BHL en guerre contre les populistes

BHL en guerre contre les populistes

Bernard-Henri Lévy s'est investi dans la bataille pour l'élection européenne à sa façon, en jouant en France et dans plus de 20 villles européennes son monologue Looking for Europe. Un texte très politique, de combat contre les populismes. La dernière était le 21 mai au théâtre Antoine à Paris. François Hollande était dans la salle. Le lendemain, BHL déjeunait avec Emmanuel Macron. 

Par Aurélie Marcireau.

C’est un objet théâtral non identifié. BHL qui lève les bras puis les monte, les baisse à nouveau, tourne le dos régulièrement à ses spectateurs pour se pencher sur son ordinateur. Le philosophe n’en fait pas trop finalement. Il n’essaie pas de « jouer » et c’est sans doute ce qui est un peu déroutant. Comédien est un métier, ce n’est assurément pas celui de BHL. L’intérêt de ce Looking for Europe, joué pour la dernière fois à Paris ce 21 mai est ailleurs.

Passons sur la mise en abîme un peu lourde du « philosophe-qui-doit-donner-une-conférence-à-Sarajevo-sur-l’Europe-et-qui-désespérément-cherche-comment-en-parler ». Le philosophe, donc, parcourt la scène du fauteuil au bureau en passant par la baignoire et livre un plaidoyer vibrant (dans tous les sens du terme) pour une Europe menacée. Le discours est évidemment érudit… mais le plus intéressant reste ce qu’il ajoute lors des représentations. À quelques jours des élections européennes, ce 20 mai, avant-dernière date de cette tournée, son monologue est émaillé de références à l’actualité française. Il a choisi de faire cette tournée, il aurait pu présenter, pour faire entendre sa voix une liste, comme il l'a fait en 1994 avec Glucksmann père. Il explique :

« Ce serait une liste Syrie ou Kurdistan libre ou une liste "Les nouvelles routes du Droit pour contrer les nouvelles routes de la Soie" ou "Make Europe Great Again" face à la 5ème colonne des rouges bruns en train de faire une OPA sur cette élection. Les subventionnés de la haine ou des anciens sénateurs socialistes qui comparent l’Union Européenne à l’URSS. Mais dis-moi, camarade Mélenchon, est-ce qu’on la quittait par référendum l’URSS ? Et est-ce que tu imagines Dubcek quitter l’Union soviétique et demander, comme Farage, un siège rémunéré à la Douma ? »  Il se serait jeté dans cette « mêlée où on bronche à peine quand on saccage l’Arc de triomphe. » Mais voilà, il ne l’a pas fait. Tout en répondant aux attaques sur ses combats trop lointains pour être honnêtes, il insiste et insiste encore sur cette vague brune qui menace. Ce soir là, alors que la presse bruisse des sorties de Bannon de passage en France et du malaise de Marine Le Pen sur cette présence, il enchaîne : « Il n’y a pas de raisons de laisser Steve Bannon garder le privilège de jouer transnational et je ne vois pas pourquoi on laisserait ce type organiser son Erasmus du populisme avec Marine le Pen en faisant son stage en Estonie, Matteo Salvini effectuant ses trimestres de nationalisme avec des suprémacistes blancs et Jordan Bardella validant ses crédits universitaires chez un identitaire néonazi de Bohème… »

Le discours du philosophe qu’il incarne doit porter sur le suicide de cette Europe morte déjà en 14, en Espagne, à Auschwitz et en Bosnie… Une Europe qu’il a pourtant respirée en 2019 lors de cette tournée. Il a vu le visage « flapi » d’Orbán, trouvé en Tsipras un Périclès et surtout il a pu « vérifier ce dont tout le monde doute aujourd’hui, à savoir qu’il y une culture, une âme et une identité de l’Europe et que celle-ci est antérieure à celle des Nations. Un lien entre elles, une unité qui crève les yeux quand on est en tournée. »  Cette Europe pourtant n’a pas de téléphone, pas de visage. « Tant qu’elle ne décidera pas de se doter d’un véritable président des Etats-Unis d’Europe élu au suffrage universel, l'Europe ne changera pas la vie réelle des Européens d’aujourd'hui ». Le philosophe veut apporter de la chair à l’Europe. Il s’agace : « C’est comme pour les billets de banque. Quel est le sombre crétin, le mollusque unineuronal qui nous fait ces billets sans visage et sans paysage ! Juste des ponts cassés et des chemins qui ne mènent nulle part (…) On aurait cherché à saboter l’affaire qu’on ne s’y serait pas pris autrement. Husserl ou Kant sur les billets de banques, sur les monuments ou dans les mairies d’Europe, on respirerait déjà mieux, l’air sera plus pur ». Et en final, l’homme qui porte pour quelques minutes encore sa veste, décide qu’il faut aller plus loin et constitue son gouvernement d’Europe : « Au bain Tusk, au bain la Commission ! On va nommer Locke aux droits de l’homme, on va rappeler Vaclav Havel, on va mettre Diderot à l'éducation… Soros aux finances, en binôme avec mère Teresa, Kafka aux assurances, Semprun à la défense (…) Salman Rushdie au ministère des cultes avec pour mission de régler une bonne fois de manière républicaine cette affaire de burqa » et de continuer avec Baudelaire à l’Art, l’absurde pour Beckett. Il « met Sartre à l'être, Pessoa au néant ».

Là, il en fait un peu trop, mais c’est sans doute le meilleur moment de cette pièce, dont le lyrisme touche tous ceux qui sont attachés à la petite princesse Europe.

 

Photo : « Looking for Europe » © Yann Revol

Entretien

Aurélie Charon © S.Remael/Ed. L’Iconoclaste

Aurélie Charon
Autrice de C'était pas mieux avant, ce sera mieux après (L'Iconoclaste)

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NUAGE ORBITAL, Taiyô Fujii, traduit du japonais par Dominique et Frank Sylvain, éd. Atelier Akatombo

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