Sur la route d'Angoulême

Sur la route d'Angoulême

Huit nouveautés, sélectionnées en compétition au prochain Festival d'Angoulême, ouvrent des perspectives sur l'avenir de la bande dessinée.

Dans la beckettienne La Traversée de Clément Paurd (éd. 2024), deux soldats cherchent le front d'une guerre non datée ni située. Les militaires piétinent dans des limbes aplatis, marchent sur un fil dans des dessins sans perspective. Il n'y a pas de profondeur, mais des vertiges tout de même ; le sentiment qu'un gouffre se cache derrière la ligne d'horizon sur laquelle avancent les personnages. C'est aussi sur une crête que progressent les autres titres : entre bande dessinée classique et roman graphique, entre une conscience écologique grandissante et des hallucinations prolifiques.

Se démarque le singulier Acte de dieu de Giacomo Nanni (Ici Même). Un chevreuil vagabondant dans une zone périurbaine, le canon d'un fusil et le séisme meurtrier de 2016 dans le centre de l'Italie se relaient en tant que narrateurs. Valse de voix qui laisse peu de place aux hommes, réduits à des ombres chinoises, sombres silhouettes d'aplat noir exclues du pointillisme coloré des planches.

Dans Ecolila (Actes Sud), où un père se promène avec sa fille dans Mexico, la nature est initialement rejetée. À l'orée d'un parc, la fillette aperçoit un arbre derrière l'enceinte et s'interroge : « Pourquoi l'arbre est en prison ? Au père de répondre : - Les arbres, ils étaient là avant nous. » Progressivement, la flore déborde et recouvre des pages entières.

D'aspect plus académique, Le Loup de Jean-Marc Rochette (Casterman), dessinateur du fameux Transperceneige, vire parfois à l'abstraction. Dans cette belle histoire de rivalité entre un berger et un loup, le rapport complexe de l'homme à la nature se trouve reconduit dans des dessins allant du soigné au brouillé, de la ligne claire à la fantasmagorie brumeuse. Oscillations esthétiques et éthiques qui affleurent aussi dans le sublime Préférence système (Denoël) d'Ugo Bienvenu. À l'image du robot « enceint », technologie et biologie s'entremêlent dans cette France de 2055 divisée entre une ruralité qui s'émiette et la ville où prospère une imagerie inspirée d'une science-fiction de pacotille. Yves travaille aux archives et doit faire le ménage dans les disques durs, choisir s'il faut définitivement supprimer 2001, L'Odyssée de l'espace, pas assez consulté. Manière de rappeler combien le Big Data et le virtuel sont, malgré tout, une affaire très concrète.

Un maître du manga, Gou Tanabe, adapte une nouvelle fois Lovecraft avec Dans l'abîme du temps (Ki-oon). Dans un noir et blanc granuleux se multiplient les cadres resserrés sur les yeux hagards du protagoniste, épouvanté d'avoir vu « l'essence même du cauchemar » Au passé immémorial et fabuleux qui surgit dans ces délires, Clyde Fans du Canadien Seth (Delcourt) préfère le ronron d'une époque disparue. Dans un style imitant celui des années 1950, se déploie l'histoire mélancolique d'une entreprise familiale de ventilateurs ayant raté le coche de la climatisation. Un des deux frères autour desquels gravite le récit confesse : « C'est particulièrement douloureux de se faire écraser par la machine du Progrès quand on a bâti toute sa vie dessus. »

Dans In Waves (Casterman), AJ Dungo revient sur sa relation avec Kristen, une jeune femme décédée d'un cancer à la sortie de l'adolescence, et y intercale une histoire du surf. La vague à l'âme déferle sur toutes les formes : les silhouettes semblent faites pour se confondre aux remous marins. Images poignantes d'hommes faisant enfin corps avec leur environnement.

Entretien

Photo : Frantz Olivié © DR

Frantz Olivié :
« La financiarisation du livre est en train de produire une culture d'aéroport inepte »

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À lire : Poésie, etc., Guy Debord, éd. L'Échappée, « La Librairie de Guy Debord », 528 p., 24 E.

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