Sur la place du marché, violences à l'étalage

Sur la place du marché, violences à l'étalage

Éric Holder met en scène les furieux rapports de force entre un cafetier tyrannique et une famille de camelots venue pour une saison dans une petite ville de l'Atlantique. Un roman à la fois frontal et subtil.

Comme La Saison des Bijoux raconte l'été d'une famille de camelots sur un marché de l'Atlantique, il est possible de la confondre avec ces romans régionaux dignes et populaires, publiés dans les collections « Terre de France » ou « France de toujours », qui permettent de découvrir l'envers et l'histoire d'une destination aimée. La confusion ne dure pas longtemps. D'abord parce que la destination des Bijoux, Carri - 410 habitants l'hiver et 80 000 l'été -, n'existe que dans l'esprit d'Éric Holder. Ensuite parce qu'il n'y a à notre connaissance aucun roman régional dont on aurait envie de relire trois fois les dialogues, où l'on voudrait déplier chaque métaphore, et que l'on pourrait promouvoir comme un traité de politique élémentaire. Une sorte d'Arturo Ui, où la volonté de démonstration céderait devant la nécessité de narration, laquelle garderait la bonne odeur du chou-fleur, chère à Céline (au royaume des odeurs, « c'est celle du chou-fleur qui l'emporte sur toutes les autres »).

Reprenons : la famille Bijoux - le père, Bruno, la très jolie mère, Jeanne, le fils précoce, Alexis, l'ami, Virgile, tous nommés Bijoux d'après la verroterie qu'ils vendent - vient donc « faire la saison » au légendaire marché de Carri, aussi fréquenté que celui d'Arcachon. À eux soleil, chalands, argent, camaraderie... et dictature. Eh oui, le marché de Carri est une dictature où l'on réserve aux étrangers l'accueil qu'ils méritent. « Attention les yeux, [...] voilà la famille baba qui descend de sa colline, foulards et colifichets. Vient vendre les confitures, les macramés qu'ils ont confectionnés cet hiver. Mr. Joint, Mme Fumette et Compagnie - car ils se reproduisent au milieu des chèvres. » L'auteur de cette saillie, laquelle en dit davantage sur lui que sur ces Bijoux qu'il a pris en grippe, s'appelle Forgeaud. Cafetier de profession, il a fait du placier officiel sa créature et règne sur le marché et son petit peuple à coups de prébendes, de taxes, de menaces et de bontés calculées. Un tyran ? Certes, mais un tyran longtemps nécessaire : grâce à lui, Carri a repoussé les invasions de Gitans, bien connus pour leur capacité à faire fuir les chalands ! Or Forgeaud, monarque absolu, a décidé qu'il cuisserait Jeanne, la femme du couple Bijoux...

Tout à son obsession, il tarde à comprendre que, parmi les camelots devenus prospères sous son empire, la révolte gronde - et leur rébellion pondérée par la veulerie, subtilement décrite ici, rappelle aussitôt celle des « Grenouilles qui demandent un roi » de La Fontaine. À un détail près : aux batraciens archétypaux du fabuliste, l'auteur préfère les insondables figures humaines qu'il puise dans des strates de la société peu fréquentées par ses confrères. Ainsi, son Forgeaud n'est pas seulement le salaud tout d'un bloc que laisse supposer son statut. Le roman le révélera en entrepreneur, avec ce que cela suppose de courage et de vista, mais un entrepreneur qui n'a plus que son entreprise - sa femme est devenue son associée, et son fils le déteste. Dès lors, faut-il s'étonner s'il mène sa campagne de séduction auprès de Jeanne comme une opération capitaliste - d'abord en tentant de l'avoir à bas prix, via un intermédiaire, puis en mettant, comme on dit, le paquet sur la table, et enfin par la violence. De même Bruno, le mari, n'est pas le brave papa un peu « baba » et assez « baltringue » que Forgeaud imagine. Une violence couve en lui, qu'il révélera dans le récit ambigu des errances de Jeanne et de la façon dont il l'a reconquise.

Éric Holder organise le rapprochement des deux hommes un jour d'orage : alors que règne la panique, les deux ennemis coordonnent leurs efforts pour diriger l'évacuation du marché. Et se découvrent un même sang-froid, une même autorité, un même sens de l'organisation. Forgeaud et Bruno : deux incarnations de la virilité, plus symétriques qu'antithétiques, deux visages du chef, l'un qui louche vers le mal et le pouvoir, l'autre vers le bien et la famille. Dès lors, le lecteur s'attend à ce que le roman développe leur affrontement. C'est mal connaître son auteur, à qui ce type de schématisme dramaturgique est étranger. Mademoiselle Chambon, par exemple, s'annonçait comme une histoire d'amour qui, au lieu de s'achever sur un mariage, se terminait par une adhésion au Front national. De même, le combat des chefs auguré dès les premières pages de La Saison des Bijoux n'aura pas lieu, du moins pas directement. À la place, seront installées de nombreuses intrigues souterraines, qui mèneront le roman vers son issue. L'insatisfaction du nervi de Forgeaud, Gitan répudié par les siens, l'idylle entre Nanou, madone des camelots, et Virgile, domestique devenu l'ami serviable des Bijoux, la défiguration d'un marchand rebelle, la venue d'une vedette, l'action d'une maire honnête et portée sur la bouteille...

Il se trouvera sans doute des critiques pour se pincer le nez devant la modestie de cet univers, et surtout le refus d'Éric Holder de traiter ce monde de marchands avec distance, de l'habiller d'une élégance littéraire, pour au contraire cultiver la proximité - pensez donc, un livre dont les personnages s'appellent, selon les objets qu'ils vendent, Casquette, Château-Migraine, Savonate (une Nathalie vendeuse de savon), et s'expriment comme des campeurs, le jargon camelot en plus ! Les personnages de La Saison des Bijoux préfèrent sans doute les salons de tatouage aux salons du livre, mais leur monde, avec ses règles tacites, ses méthodes d'exclusion, ses délégations diplomatiques allant d'un stand à l'autre, égale en pittoresque comme en complexité bien d'autres plus huppés. D'autant qu'Éric Holder, qui connaît bien les camelots, ne cherche ni à exalter leurs vertus ni à souligner leur supposée vulgarité. Avec une écriture vive, nuancée et assez décomplexée pour mêler tous les registres, ce livre raconte une microsociété éphémère traversée par mille dramaturgies éternelles - trahison filiale, rivalités amoureuses, émancipation des esclaves... Ainsi, les pieds solidement ancrés dans le terroir balnéaire, l'écrivain parvient à toucher les étoiles.

La Saison des Bijoux, ÉRIC HOLDER, éd. du Seuil, 314 p., 18,50 euros.

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