Sur France Culture : Louis-Ferdinand Céline, « Dans les décombres » (5/5)

Sur France Culture : Louis-Ferdinand Céline, « Dans les décombres » (5/5)

Le cinquième et dernier épisode de « La Grande Traversée » consacrée à Louis-Ferdinand Céline, diffusé aujourd'hui sur France Culture, suit l'auteur dans les ruines de la seconde guerre mondiale et de son propre destin. Christine Lecerf, productrice de ce documentaire, est revenue pour nous sur cette ultime période de sa vie et sur les personnes qui ont incarné l'auteur dans le cadre de l'émission : Denis Lavant, Fabrice Luchini, Stanislas de la Tousche... 

Après la guerre, qu’arrive-t-il à Céline ?

Christine Lecerf : On le laisse dans notre quatrième émission sur les routes de l'exil. 1944, ça sent mauvais pour lui, on le prévient que s'il ne part pas, ses jours sont comptés. La cinquième émission, je l'ai intitulée « Dans les décombres ». C'est une allusion un peu voilée au livre de Rebatet qui est l'autre grand écrivain français antisémite de l’époque. Céline erre dans les ruines de 39/45 et celles de son propre destin. Sa figure ne va plus être celle d’un imprécateur mais d’une victime. C’est une longue traversée du désert, il est en exil au Danemark, et il continue d’écrire, tout le temps et partout. Il fait 18 mois de prison. Ces cahiers de prison ont été publiés par Jean-Paul Louis. Ils sont intéressants car ils posent la question de ce qu'on écrit sous la contrainte. Comme toujours, Céline y est polymorphe, il est complètement obsédé par son sort, en même temps, des pans entiers de sa vie lui reviennent, notamment les moments heureux de Londres. C'est un être traqué, les résistants français voulaient sa peau, il aurait aussi pu être victime d'attentat, il se cache, est dénoncé, mis en prison, le Danemark ne l'extrade pas... Il se retire grâce à son avocat dans cet endroit au bout du monde qui n'est pas aussi lugubre que ce qu'il a bien voulu dire, où il vit de rien avec Lucette et ses animaux, où il écrit et s'occupe de son procès. Il a écrit son propre mémoire en défense, à ses juges... L'écriture est encore là pour sauver sa peau, par son humour, son ricanement, son côté rebelle, il tente de séduire toute la commission.

Son procès est encore une drôle d'histoire. Grâce à Anne Simonin, on dévoile que Céline a été amnistié en tant que Destouches et non en tant que Céline, ce qui est assez important. La justice française ne l'aura jamais lavé en tant qu'écrivain. Elle l'a lavé de ce qu'il avait fait en tant que blessé de guerre pendant la première guerre mondiale. Cela selon moi lui collera toujours à la peau. Il rentre ensuite à Meudon, rédige ses nouveaux livres, ses chroniques. Il montre cette capacité à rebondir, il y a une énergie combative folle chez cet homme. Il continue toujours à mener sa double vie d’écrivain et de médecin. C'est un homme jusqu'au bout dans les mots. On finit ensuite évidemment avec la question du legs. Pour les historiens, la vie de Céline est un formidable chantier. Pour beaucoup d’écrivains, Céline est une pierre dans leur jardin. Au bout de son chemin, dit Zagdanski, il n'y a plus personne. Impossible d'aller plus loin que lui. Il faut trouver son propre chemin.

Avez-vous incarné Céline dans votre émission ?

C. L. : Lors de mes précédentes « Grandes traversées », je cherchais justement à incarner les auteurs : Arendt, Freud... Là, on a décidé qu'il n'y aurait pas une, mais des voix de Céline. Il y a d'abord la sienne, grâce aux archives, et puis des gens qui d'un seul coup le lisent. On voit à quel point Céline est, davantage qu'un personnage, une voix. On y entend Luchini, Denis Lavant, Stanislas de la Tousche, lire du Céline. Il y a du Céline chanté, dansé, joué au piano. On fait également entendre deux archives bien connues des deux chansons qu'il a composées. Il y a aussi Arletty, Gen Paul, Marcel Brochard... Je dirais que c'est un kaléidoscope.

Denis Lavant a beaucoup lu dans cette série. Il a joué le rôle de Céline dans le film d'Emmanuel Bourdieu, mais il nous rappelle que Céline est également cité dans les films de Leos Carax. Il y a d'ailleurs aussi du Céline chez Godard dans À bout de souffle. Céline d'ailleurs rêvait d'être adapté au cinéma. Lors de son voyage en Amérique, il a essayé de prendre contact avec des grosses boîtes pour que son Voyage soit adapté. Même Ennio Morricone s'y était attelé. Mais le cinéma résiste à la transposition, car il y a un tel rythme dans son écriture, une cadence, comme un pas de danse. Mettre des images là-dessus, c'est extraordinairement compliqué. Je crois que c’est Fabrice Luchini, qui est au plus près de la prosodie de Céline. L’entendre lire le passage où les travailleurs de la nuit montent dans le tram pour aller nettoyer la ville, c’est absolument prodigieux !

Je me rappellerai toujours cette phrase de Céline dans le Voyage qui définit le bout de la nuit : « Là où tout est trouble, univoque, avant de verser dans le noir ». Pour moi, tout est là, c'est lui. On voit dans son roman comment la nuit bouffe les choses, les dévore. Si j'ai intitulé cette série documentaire « Louis-Ferdinand Céline, au fond de la nuit », c’est que je ne voulais pas aller au bout mais au fond de la nuit, plonger dans la nuit de l'œuvre, de la vie, et de l'histoire. C'est à la fois quelqu'un d'universel qui transcende le temps avec son œuvre, mais c'est aussi quelqu'un d'incompréhensible sans la période dans laquelle il a vécu.

Propos recueillis par Eugénie Bourlet. 

 

À écouter : « Dans les décombres », le cinquième épisode de la « La Grande Traversée » consacrée à Louis-Ferdinand Céline, diffusée sur France Culture. 

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Photo : Louis-Ferdinand Céline, à la sortie de son procès © ECLAIR MONDIAL/SIPA

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