Sperme et fils

Sperme et fils

Le solitaire de Croisset considérait l'auteur de Bel-Ami comme son fils spirituel et son héritier en littérature.

le 6 septembre 1877, Gustave Flaubert écrit à Ivan Tourgueniev : « J'ai vu le jeune De Maupassant retour de Suisse qu'il a souillé par des Horreurs ! » La tournure est laconique, il manque d'ailleurs des mots. Faut-il s'en faire pour ce De Maupassant qui, à 27 ans, n'a encore produit aucun texte remarqué ? La réponse est oui : cela fait alors des mois que l'auteur d'Une vie à venir se sait atteint de la syphilis. L'ayant rencontré en janvier 1877, Tourgueniev lui-même s'est inquiété. On peut donc ajouter au sien un souci légitime pour les prostituées des Alpes suisses, d'autant que la maladie n'ôta rien à l'humeur folâtre du jeune homme : « Il m'a écrit récemment qu'en trois jours il avait tiré dix-neuf coups ! C'est beau ! Mais j'ai peur qu'il ne finisse par s'en aller en sperme », écrivait Flaubert un peu plus tôt la même année à Tourgueniev déjà.

Ce souci viril pour la semence du petit Guy confine à la tendresse paternelle par procuration. Flaubert est de décembre 1821, Maupassant d'août 1850. Pour le premier, qui n'aura jamais d'enfants, c'est ce qu'il y aura eu dans sa vie de plus semblable à l'éducation sentimentale de quelqu'un - qu'il porte le prénom du père de Maupassant et soit né quinze jours après n'est toutefois qu'une coïncidence parfaite. La mère, Laure Le Poittevin, est la plus âgée du tableau, née en septembre 1821. Petite bourgeoisie rouennaise oblige, les familles Maupassant, Le Poittevin et Flaubert se connaissent bien, se marient entre elles : avant d'être le précepteur symbolique de Guy, l'auteur de Madame Bovary est déjà le filleul du grand-père de celui-ci.

De toutes ces relations on ne garde pas grande trace, si ce n'est une série de lettres entre Gustave et Laure. Guy a tout juste 12 ans lorsque Flaubert répond à un courrier de sa mère pour évoquer le souvenir de son grand frère, Alfred Le Poittevin, surnommé « le Garçon », mort à 31 ans quand eux en avaient 27 : « Ta bonne lettre m'a bien touché ma chère Laure ; elle a remué en moi des vieux sentiments toujours jeunes. Elle m'a apporté [...] la senteur de ma jeunesse où notre pauvre Alfred a tenu une si grande place ! Ce souvenir-là ne me quitte pas. Il n'est point de jour, et j'ose dire presque point d'heure où je ne songe à lui. » À l'époque, Salammbô vient de sortir. Frédéric Moreau n'existe pas encore, mais, si 1848 marque, dans L'Éducation sentimentale, une année aussi funeste pour les idéaux du héros, c'est que cette année-là rappelle à Flaubert un deuil d'une ampleur particulière aussi.

Le 23 février 1873, onze ans plus tard, Guy a 23 ans et incarne aux yeux de Gustave, qui vient de perdre sa mère, le fantôme de sa jeunesse : « Ma chère Laure, [...] je voulais t'écrire pour te faire une déclaration de tendresse à l'endroit de ton fils. Tu ne saurais croire comme je le trouve charmant, intelligent, bon enfant, sensé & spirituel, bref (pour employer un mot à la mode) sympathique ! [...] je le regarde comme "un ami", il me rappelle tant mon pauvre Alfred ! » La suite est un délice, on y retrouve un Flaubert prophète déprimé : « Mon époque et l'existence me pèsent sur les épaules, horriblement. Je suis si dégoûté de tout [...]. Malgré cela, il faut encourager ton fils dans le goût qu'il a pour les vers, parce que c'est une noble passion, parce que les lettres consolent de bien des infortunes et parce qu'il aura peut-être du talent : qui sait ? Il n'a pas jusqu'à présent assez produit pour que je me permette de tirer son horoscope poétique ; et puis à qui est-il permis de décider de l'avenir d'un homme ? Je crois notre jeune garçon un peu flâneur et médiocrement âpre au travail. »

Le temps passe ; Laure vit à Étretat, Gustave à Croisset. Guy gagne sa vie comme commis ; Flaubert le présente à Tourgueniev : « Ton fils "fait les délices" de notre petit groupe. Tourgueneff est bien drôle avec lui. Guy l'éblouit complètement », écrit-il à la fin de janvier 1878. Jusqu'à cette dernière lettre du 11 février 1880, : « Ma chère Laure, j'éprouve le besoin de te dire que mon Disciple [...] est en train de devenir un gaillard ! Il a, maintenant, beaucoup, mais beaucoup de talent. Son conte en prose intitulé Boule de Suif est une merveille. » Le flambeau est passé. Gustave s'éteint trois mois plus tard.

Écrivain, Camille Brunel est l'auteur de La Guérilla des animaux (Alma).

Paul Verlaine Arthur Rimbaud

C'est un amour scandaleux dont la mémoire collective n'a gardé qu'un épisode : les coups de revolver que Verlaine tira sur Rimbaud, le 10 juillet 1873. « Reviens, reviens, cher ami, reviens », écrivait-il quatre jours plus tôt. Leur relation débute en septembre 1871, quand Verlaine invite chez lui, à Paris, ce jeune homme de Charleville qui lui a envoyé ses poèmes. « Venez, chère grande âme, on vous attend. » Les deux hommes deviennent inséparables, et Mathilde, épouse de Verlaine, supporte bien des avanies : le 30 octobre, lorsqu'elle accouche de son fils, Verlaine est absent, il est avec Rimbaud. Dès lors, il ne cessera d'osciller entre la pieuse Mathilde et son « époux infernal ». 1872 : Verlaine et Rimbaud vont à Bruxelles (pour rencontrer des exilés de la Commune). Mathilde, qui a découvert les lettres des amants, file en Belgique récupérer son mari. Qui monte dans le train mais lui fausse compagnie en gare de Quiévrain afin de rejoindre son amant. Ils iront à Londres, puis Verlaine fuira à Bruxelles, scène des « reviens » puis des coups de feu qui lui vaudront six mois de prison (et un examen médical qui relèvera des « traces d'habitudes de pédérastie active et passive »). Verlaine, séparé de sa femme, se tourne vers la foi. En février 1875, il rend visite à Rimbaud à Stuttgart. « Verlaine est arrivé ici, l'autre jour, un chapelet aux pinces... Trois heures après, on avait renié son dieu [...]. » Verlaine se gardera de la tentation en refusant de fournir son adresse londonienne à Rimbaud.A. B.

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« Une jolie fille comme ça », Alfred Hayes (Folio)

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Andrea Camilleri  © Associazione Amici di Piero Chiara

Andrea Camilleri
L'écrivain italien nous a quittés à l'âge de 93 ans

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