Sous le soleil de Camus

Sous le soleil de Camus

Quoi de neuf aujourd'hui ? Albert Camus ! Avouons-le, puisque nous avons toujours gardé ce soleil dans le coeur, c'est avec bonheur, et même avec jubilation, que nous mettons au jour ce retournement de l'histoire : on le lit de plus en plus, on l'aime désormais ouvertement, on le célèbre, cet écrivain qui passa pour un philosophe de seconde zone et fut toisé, ratiboisé par Jean-Paul Sartre, jusqu'à ce que cet arbitre des élégances intellectuelles de la gauche lui rende un hommage posthume, en plaidant que « la brouille, ce n'est rien, tout juste une autre manière de vivre ensemble ».

Nous n'avons jamais eu les « yeux brouillés », et ceux qui le (re)découvrent aujourd'hui, pas davantage. Car, dans un monde injuste, Camus nous incite à penser « juste ». Autrement dit, face à cette « machine à désespérer qu'est la société politique contemporaine », il faut toujours et encore privilégier l'homme, « cette force qui finit toujours par balancer les tyrans et les dieux ». Sans cet avertissement, hélas guère entendu : « Quand un opprimé prend les armes au nom de la justice, il fait un pas sur la terre de l'injustice. » Mise en garde qui lui vaudrait encore aujourd'hui de passer, auprès des nouveaux gardiens du cynisme dominant, pour un naïf droit-de-l'hommiste dégoulinant de moraline. Les idéologies totalitaires ont changé, mais le néototalitarisme n'en appelle pas moins toujours autant à privilégier l'homme, en tentant de concilier justice et liberté. En se souvenant que « ce n'est pas la révolte elle-même qui est noble, mais ce qu'elle exige ». Et pour ce qui nous concerne très directement, en se rappelant qu'« un journal, c'est la conscience d'une Nation »... À mes débuts d'ombrageux stagiaire au défunt quotidien Combat de la rue du Croissant, que Camus avait marqué de sa puissance éditoriale, j'avais en tête hirsute cet enseignement très camusien : « Choisissez un bon point d'appui, un journal, et, avec votre stylo, vous pourrez soulever le monde. » Le rendre plus juste, plus fraternel. Ne pas seulement se satisfaire de débusquer les injustices pour se complaire d'avoir allumé la lumière là où règne l'obscure inhumanité. Ne pas se contenter de faire la roue en paon, si fier de porter les plumes dans la plaie, mais s'acharner à tenter de les soigner, de les dépasser, de conquérir « ce bonheur qui est la plus grande des conquêtes, celle qu'on fait contre le destin qui nous est imposé ».

Ce refus de la capitulation devant le désordre établi, inspiré de la Résistance, se résume en cette phrase jamais oubliée : « La vertu de l'homme est de se maintenir en face de tout ce qui le nie. » Pour le journaliste, cette vertu impliquait de s'en tenir à quatre « commandements ». D'abord, la lucidité, qui « suppose la résistance aux entraînements de la haine et au culte de la fatalité ». Ensuite, le refus de « servir le mensonge ». Puis l'ironie, « une arme sans précédent contre les trop puissants ». Enfin, l'obstination, car « il est bien des obstacles mis à la liberté d'expression. [...] la constance dans la sottise, la veulerie organisée, l'inintelligence agressive ». On croirait ces recommandations écrites pour aujourd'hui. De même que cette injonction : « Il faut essayer une méthode encore toute nouvelle qui serait la justice et la générosité. »

 

Photo : L’auteur du Mythe de Sisyphe a embrassé son temps pour mieux le comprendre. © STF/AFP

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