Manon Lescaut, amour et désillusion

Manon Lescaut, amour et désillusion

Du 26 février au 10 avril*, l’Opéra Bastille présente « Manon », opéra de Jules Massenet, d’après roman de l’abbé Prévost. Vincent Huguet, le metteur en scène, nous livre sa vision de la femme la plus fatale du répertoire français.

L’histoire de Manon a été portée à l’écran par H. G. Clouzot (Manon, 1949), chantée par Serge Gainsbourg, jouée par Deneuve, mais l’opéra de Massenet (Manon, 1884) est l’œuvre la plus célèbre, suivie par celui Puccini (Manon Lescaut, 1893). Quelles sont les différences avec le roman ?

Vincent Huguet : Dans son livre, l’abbé Prévost prend souvent le point de vue de Des Grieux. Dans l’opéra de Massenet, les librettistes ont préféré centrer tout le drame sur le personnage féminin. Du coup, j’ai voulu revenir au roman pour y trouver certains éléments de mise en scène. Le meilleur ami de Des Grieux, nommé Tiberge, me semblait un élément important : c’est l’ami qui sera jusqu’au bout auprès de Des Grieux pour le sauver, qui est en quelque sorte l’ange de son épaule droite, la bonne conscience qui le relie à son père. Je le réintroduis sur scène, comme personnage muet joué par un danseur. Autre élément que je ne voulais pas laisser perdre : la Salpétrière, un lieu qui s’est enrichi dans notre imaginaire, puisque c’est là que Charcot a étudié « l’hystérie », et l’acte V de Massenet se prête à cette référence.

Quelle est donc la lecture que vous proposez du personnage de Manon ?

L’abbé Prévost a situé son histoire entre deux époques, pendant la Régence, et décrit un monde assez permissif. Après réflexion, j’ai choisi de situer la mise en scène au XXe siècle, dans l’entre-deux-guerres : l’hédonisme de la jeune femme n’apparaît plus comme une coquetterie, elle est liée à une urgence que partagent ceux qui l’entourent. Quand on sort d’une guerre et qu’on en voit venir une autre, on a des raisons de vouloir s’amuser, vivre vite, et cela éclaire les arias que Manon chante. C’est aussi l’époque où l’on voit émerger des femmes indépendantes, qui ont le permis de conduire, qui demandent celui de voter, qui percent par leur seul mérite dans le music-hall, comme Josephine Bakker, devenue la première star noire, que Manon va voir danser. Ce que nous vivons, entre le féminisme et le décolonial, prolonge ce qu’ont vécu les femmes de cette époque ; le fait d’y situer Manon me permet de parler d’aujourd’hui.

 

Huguet Vincent © Laurent Champoussin

Huguet Vincent © Laurent Champoussin

 

Manon est une femme fatale. Est-elle coupable ou victime ?

C’est surtout une femme qui se conduit comme un homme. En fuyant sa famille, elle rencontre un garçon, Des Grieux, qui fuit, lui aussi, l’avenir que prépare sa famille. Elle arrive donc à Paris en provinciale, en se rêvant en haut de l’affiche. Rapidement, elle comprend que sa spontanéité, son charme, son naturel l’autorisent à avoir une ambition plus grande que ce que Des Grieux, par ses moyens financiers et par ses propres rêves, ne peut lui offrir. Est-ce qu’elle a raison, est-ce qu’elle a tort ? Est-ce qu’une femme n’est pas obligée, pour réussir, de sacrifier son amour ? C’est l’une des questions qu’elle nous pose. Pourtant, même au faîte de sa gloire, elle chante une gavotte pleine de sagesse et de désillusion : « Profitons bien de la jeunesse, nous n’aurons pas toujours vingt ans… » Pour moi, cet air est son adieu à des joies qui ne la satisfont pas totalement. Elle rejoint donc Des Grieux à Saint-Sulpice… Et si elle va rechuter, c’est parce qu’une fois sortie de son milieu d’origine, elle ne supporte plus d’y retourner. C’est là sa faiblesse. Quant à sa fin tragique, j’ai choisi de montrer comment les fêtards du Café Society, après s’être réjoui et amusé d’elle jusqu’au sang, finissent par la rejeter violemment. Elle n’est pas seule responsable de sa mort.

Face à une telle femme, que devient Des Grieux ?

Ah, Des Grieux, le seul ténor du répertoire qui ne soit pas jaloux ! « La fidélité que j’exige de vous est celle du cœur », écrit l’abbé Prévost… Son couple avec Manon témoigne d’une rencontre forte, mais aussi d’une incomplétude. Tout le charme de Des Grieux est celui d’un garçon pur, naïf, qui n’a que des rêves de douceur. Il croit en Manon comme on croit au Ciel, elle peut lui demander tout ce qu’elle veut, il lui pardonnera tout ce qu’elle fait. Certains le jugeront comme un dupe ou un faible, d’autres verront en lui une générosité absolue. Souvent, à l’opéra, on voit des femmes qui se sacrifient pour les hommes. Ici, c’est lui, Des Grieux, la figure sacrificielle.

Cette vision de l’amour a-t-elle encore un sens, à l’époque des corps consommables ?

Cette œuvre apporte une vision nuancée de ce qu’est l’amour. Bien qu’elle commence par un coup de foudre, la relation se construit, même dans les déséquilibres et les difficultés. Bien sûr, Des Grieux est beaucoup plus amoureux qu’elle. Quand l’un aime d’une façon inconditionnelle, et que cela met l’autre dans une position difficile, comment faire ? Des Grieux l’idéalise tellement qu’il l’étouffe. Manon a besoin de s’éloigner, d’aller trouver de l’assurance chez d’autres. Est-ce qu’elle a du talent ? Est-ce qu’elle peut croire en elle ? Pourtant, l’acte V est très mélancolique, parce que la pureté de Des Grieux lui manque terriblement. Il faut noter aussi que cet amour dérange. Tout le monde perçoit qu’elle a de l’avenir et lui non, qu’il est très féminin, et elle très masculine, et toutes ces différences agacent la société. C’est ce qui finira par les briser.

Propos recueillis par Maxime Rovere.

 

Affiche du spectacle

À voir : Manon, de Jules Massenet, mis en scène par Vincent Huguet, à l'opéra Bastille, Paris (11e). Du 26 février au 10 avril.

Mise à jour selon un communiqué de l'Opéra de Paris : « En application de l’arrêté publié au Journal Officiel le 9 mars, portant diverses mesures relatives à la lutte contre la propagation du virus "Covid-19", dont l’interdiction des rassemblements publics de plus de 1 000 personnes, l’Opéra national de Paris se voit dans l’obligation d’annuler toutes les représentations de Manon, du 13 mars au 10 avril. »

Le spectacle est en ligne sur Culture box  jusqu'au 22 mars.

 

 

Photos : La chanteuse sud-africaine Pretty Yende interprète le rôle de Manon dans l’opéra de Jules Massenet. © Elena Bauer/Opéra de Paris | Huguet Vincent © Laurent Champoussin

 

Cet entretien est la version longue d'un article paru dans Le Nouveau Magazine littéraire N°27 (daté mars 2020).

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MARS :

► Musique des archétypes : Pascal Dusapin, l’un des plus grands compositeurs contemporains français, présente son rapport à Shakespeare et en particulier à Macbeth.

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