Songes et sang

Songes et sang

De nouveau au coeur du dernier livre d'António Lobo Antunes, la guerre coloniale, dans une logorrhée maléfique et grandiose.

« Je pense que c'est la meilleure chose que j'ai écrite jusqu'à présent », déclarait récemment António Lobo Antunes. Au coeur du roman (son vingt-neuvième), au coeur de la plupart de ses livres, la guerre coloniale que le Portugal mena en Angola au début des années 1970, campagne absurde et criminelle, et les cauchemars par elle engendrés, ces vagues de feu venues lécher les rives de la mémoire.

Vingt-trois chapitres sans ponctuation : le « système » Antunes, mécanique éprouvée, offre une expérience de lecture à nulle autre pareille... Une mère mourant d'un cancer, à qui l'on cache l'inéluctable ; un père assassiné par son fils adoptif ramené de là-bas, pater familias massacré dès les premières pages tel le porc qui se trouvait là, « avec le couteau encore couvert du sang de l'animal », et le fils nègre de hurler : « Vous vous rappelez ce que vous avez fait ? » Ici, tout est donné d'entrée - le pardon impossible, le « me laissez pas mourir » -, tout se mêle, sang, songes et mort, et c'est avec des extases propitiatoires que le lecteur, vaincu, perdu d'avance, se laissera glisser en cette logorrhée maléfique et grandiose. Voix mêlées, époques enchevêtrées, une histoire explosée à la grenade et cette langue munificente, lardée de bribes, de mots scandés jusqu'au délire. Massacre et malheurs, fascisme dionysiaque, parfois une brise fugace, un semblant de grâce ? Et, de nouveau, la vengeance, l'ombre pleine et entière, le couteau levé déchirant pour nous le voile... à condition que nous ne fermions jamais les yeux.

JUSQU'À CE QUE LES PIERRES DEVIENNENT PLUS DOUCES QUE L'EAU, António Lobo Antunes, traduit du portugais par Dominique Nédellec, éd. Christian Bourgois, 576 p., 23 E.