Zemmour ou la destitution de l’intellectuel

Zemmour ou la destitution de l’intellectuel

Pour pathétique qu’il soit, le « cas » Éric Zemmour n’en reste pas moins intéressant pour deux raisons qui tiennent à sa fonction de symptôme du débat public. Symptôme d’un regain des idées réactionnaires, voire néo-fascistes, dans une partie de l’opinion publique, mais aussi celui d’une dérégulation du champ intellectuel lui-même, concurrencé par les délires de pamphlétaires dont l’audience surpasse celle des scientifiques eux-mêmes.

Par Jean-Marie Durand

« Où sont passés les intellectuels ? », se demandait en 2013 l’historien Enzo Traverso en s’intéressant à la société française, là-même où le mot, la fonction et la mythologie étaient nés. La difficulté nouvelle à localiser les intellectuels, à repérer leurs familles diverses, à structurer leurs espaces de plus en plus fragmentés, révèle l’existence d’une confusion générale, plus que celle d’un vide particulier : l’impossibilité, désormais, de partager collectivement la définition même du mot « intellectuel ». Le mot-valise s’est fait la malle : aucun critère précis autre que celui d’une prise de parole publique fondée sur une apparente réflexion argumentée ne nourrit plus une vision commune.

Qui sont les intellectuels en France aujourd’hui ? À cette question simple en apparence, il en est ainsi pour qui Éric Zemmour s’impose comme une évidence, quand d’autres avancent rationnellement des auteurs comme Bruno Latour, Thomas Piketty ou Patrick Boucheron, incarnations diverses d’un modèle possible de l’intellectuel au présent. Presque malgré lui, Éric Zemmour profite d’un défaut global de perception de l’espace intellectuel, d’un certain flou intellectualiste, lié en partie à la disparition des grandes figures historiques du champ intellectuel dans les années 2000 et 2010 (Bourdieu, Derrida, Ricoeur, Lévi-Strauss, Girard, Héritier, Serres…). Lui et d’autres publicistes de la droite dure se sont faufilés dans cette zone floue, élargissant la voie ouverte par les « intellectuels médiatiques » des années 1980 : par une surexposition constante dans l’espace public, par une surenchère réactionnaire dont l’air du temps s’avère parfois complice. A ceux qui voient en effet dans Bruno Latour, Thomas Piketty, Patrick Boucheron ou Jacques Rancière, Michelle Perrot, George Didi-Huberman, Etienne Balibar, Philippe Descola, Luc Boltanski, Michael Foessel, Paul Preciado, Barbara Cassin, Arlette Farge et des dizaines d’autres, l’incarnation d’un modèle possible de l’intellectuel au présent, s’opposent ceux – nombreux, d’après ses ventes de livres – qui sacralisent Éric Zemmour, le pourfendeur de la bien-pensance humaniste, des étrangers, des musulmans, des gays ou des minorités culturelles. Un intello factice – et fasciste – pour dire tout le mal qu’il pense des vrais intellos qui peuplent l’Université française.

Un produit d'appel

Intellectuel, Zemmour ? S’il est évidemment tentant de rire, ou s’étrangler, devant cette hypothèse « abracadabrantesque », sa prégnance, perçue comme une évidence par une (petite) partie des Français, invite à s’interroger sérieusement sur l’ambivalence de la notion d’intellectuel autant que sur la résonance de ce journaliste politique devenu au fil des ans l’intellectuel organique de la droite extrême, fascinant autant Laurent Wauquiez que Marion Maréchal-Le Pen, Paul-Marie Coûteaux que Robert Ménard, et dont certains médias cyniques et opportunistes – Le Figaro, France 2, C News, RTL, Paris Première… – exploitent la parole rance à l’envi : comme un produit d’appel. Audience assurée, buzz promis, dégâts accomplis. Des médias irresponsables sont prêts aux pires abjections pour assurer leur renommée, à la façon de l’inconsciente (ou trop consciente ?) chaine LCI, qui diffusait samedi dernier en direct son délirant discours raciste à la Convention de la droite organisée par Marion Maréchal-Le Pen.

À cette surexposition médiatique et à ses effets politiques nauséeux, les universitaires réagissent comme ils peuvent, soit en l’attaquant frontalement, soit en lui opposant une indifférence impolie. Dans son dernier essai, « Le venin dans la plume » (La Découverte), l’historien Gérard Noiriel va au combat, pour comparer son discours islamophobe à la rhétorique antisémite d’Edouard Drumont à la fin du XIXème siècle. Un autre historien, comme Etienne Anheim (cf « Le Travail de l’histoire », éditions de la Sorbonne) estime, lui, qu’un historien de métier a autre chose à faire que d’engager une discussion scientifique avec lui.

Le non-respect des règles des disciplines savantes suffirait ainsi à nourrir sa disqualification. C’est à cette place absente dans le champ du savoir que le réduisent la plupart des universitaires, conscients que sa popularité n’en sera pas pour autant affectée. Obligé de prendre acte de l’écho de sa pensée dans le débat public, le philosophe Patrice Maniglier le renvoie simplement à sa position, celle d’un publiciste pamphlétaire, dont la seule condition de survie tient à l’espace que lui accordent certains médias, courant après les polémistes, surtout lorsqu’ils labourent les terres d’un nouveau fascisme à la française. Comme tous les publicistes de droite du moment, Éric Zemmour n’est pas un intellectuel du tout, pas du moins au sens du XXème siècle. « Pour une raison très simple : ce sont des auteurs dont toute l’œuvre consiste précisément à intervenir dans le débat public. Ils n’ont jamais été les créateurs de quoi que ce soit dans leur domaine, et ils ont de toute manière toujours été homogènes à l’espace médiatique, de sorte que celui-ci n’est pas pour eux un dehors ; c’est leur écosystème, leur atmosphère, le lieu où ils ont pris naissance et où ils prospèrent » (cf Patrice Maniglier, « La philosophie qui se fait », Cerf).

Contre une certaine idée du savoir

Si Éric Zemmour ne peut prétendre au statut d’intellectuel, son rejet par les professions universitaires ne parvient pourtant pas à régler définitivement la question de sa réputation. Si la raison scientifique exhorte de ne pas le prendre au sérieux, la raison populaire le sauve puisqu’au fond la désignation de son « statut » – intellectuel ou pas, bouffon médiatique ou pas ? – compte peu, comparée à la prolifération de sa parole raciste et sexiste. L’exclure du champ intellectuel ne peut suffire ainsi à se rassurer puisque cette exclusion même participe de sa notoriété. C’est aussi contre une certaine idée du savoir, de l’Université, du concept de vérité, de la culture scientifique des sciences sociales, d’une tradition de pensée héritière de 1968… que la prose d’Eric Zemmour a trouvé sa pose et conquis un public essentiellement « anti-intellectualiste », convaincu par lui que la France se meurt à cause de la « féminisation », de la « xénophilie », de « l’islamisation », de la dérision ou de la déconstruction des valeurs morales d’antan.

C’est en cela que sa présence centrale dans le débat public, et les controverses récurrentes qu’elle occasionne, révèlent une énorme faille du champ de la conversation publique, souvent plus aspirée par le feu et la fureur de ce néo-fasciste que par la parole des intellectuels, qui dans sa diversité même, pèse trop peu face à l’impact de son discours. Il est le symbole d’un certain triomphe de ce que Michel Foucault appelait les « figures parasitaires de la discussion », à cause desquels la climatologie de la conversation publique est gagnée par l’effondrement de la raison.

 

Couverture du livre

À lire : Homo Intellectus, enquête hexagonale sur une espèce en voie de réinvention, Jean-Marie Durand, éd. La Découverte, 300 p., 20 € (en librairie le 3 octobre)

 

Dans la même rubrique : entretien avec Gérard Noiriel sur Du venin dans la plume (La Découverte)

 

Photo : Éric Zemmour à la « Convention de la Droite » à Paris, le 28 septembre 2019 © Sameer Al-Doumy / AFP

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Illustration : Le journal des Débats, 27 mars 1899 - source : RetroNews-BnF