Covid-19 : Un bouleversement problématique et problématisant

Covid-19 : Un bouleversement problématique et problématisant

Sans de profondes interrogations sur les catégories, les hiérarchies et les objectifs qui structurent notre monde et nous ont menés à cet événement, nous nous précipiterions vers la recomposition du système responsable de la crise du Covid-19. Loin d'être une perturbation passagère, celle-ci met en évidence les liens entre l'humain et le non-humain, ainsi que la nécessité vitale d'évoluer vers une interdépendance sobrement heureuse et émancipée.

Par Réjane Sénac

« Eruption », « trouée dans la vie quotidienne du sujet qui en fait l’expérience » et pour qui « rien ne sera plus pour lui comme avant »1, la pandémie du Covid-19 peut être considérée comme un événement mondial bouleversant non pas la mais les situations. En effet, ce qui est en jeu dans cette crise dite sanitaire, c’est plus fondamentalement une crise globale des catégories héritées d’un monde souvent qualifié de moderne. Cette modernité est associée à la valorisation de l’humanité comme un surplomb de raison et de rationalité par rapport au non-humain qui, sous le vocable de nature ou d’environnement, est repoussé vers un extérieur maîtrisable et à soumettre. Elle est aussi fondée sur le récit de la concordance entre le progrès économique et technique et un épanouissement individuel indexé à la prospérité et à la croissance. La crise mondiale actuelle fait alors événement au sens que lui donne Alain Badiou2 car, dans son surgissement, elle est un bouleversement invitant à un processus de vérité sur ce qui constitue l’humain dans son interdépendance avec le non-humain, sur le sens de la vie, et sur la pertinence et le rôle des frontières. Cet événement fait crise car il nous contraint à porter un jugement sur la signification et la légitimité des catégories, des hiérarchies et des objectifs qui structurent notre monde et conditionnent nos interactions et nos choix. Associées aux Lumières dans le dépassement de l’obscurantisme religieux et politique d’un Régime disqualifié comme « Ancien », le pouvoir de la raison humaine et la rationalité du monde sont mis à l’épreuve par cette pandémie et sa difficile « gestion » par des Etats confrontés aux conséquences de leur priorisation du profit sur la vie. D‘émancipatrices, la sacralisation de la raison humaine et de la croissance deviennent sources de péril mortel.

Ce processus de jugement peut déboucher sur des désastres s'il est obstrué par une forme de « trahison », portée en particulier par la tentation de ne pas voir ou de ne pas pouvoir/vouloir assumer la profondeur des enjeux, des critiques et la lourdeur de leurs implications. Ce moment de crise peut aussi provoquer des formes de « terreur » engendrées par les tentatives d’étouffements des questionnements et des remises en cause dans un autoritarisme teinté de solutionnisme et d’hommes providentiels.

La distinction effectuée par Gilles Deleuze3 entre l’accident au sens d’« effectuation spatio-temporelle dans un état de choses » et les évènements comme « jets de singularités » aide à percevoir que ce qui est en jeu est une rencontre, plus ou moins réussie/manquée, entre une actualité brusque et le sens – mais aussi les non-sens ou tout au moins les dilemmes et les contradictions – qu’elle participe à mettre à jour, en rendant les récits mythifiés difficilement tenables, même si les contes de fée et les tabous résistent et se recomposent. Ainsi comprise, cette crise ne peut pas seulement être perçue comme l’actualisation de problèmes à résoudre, mais comme une expression fondamentalement « problématique et problématisante ». L’ampleur de la pandémie de Covid-19 ne se réduit pas à sa manifestation dans un moment empirique qui marquerait une imperfection passagère du système, qu’il suffirait de corriger par une sophistication des techniques médicales et/ou de gouvernement. Elle met en évidence la dimension mortelle, et donc vitale, de l’interdépendance de l’humain au-delà des frontières érigées, en particulier entre les nations et avec le non-humain, et l’imbrication du politique, de l’économique et du social. La question posée est celle de savoir à quelles conditions les réponses apportées constituent des parties de solution aux problèmes soulevés, en particulier médicaux et économiques, mais aussi aux problématiques profondes révélées en termes de justice et d’inégalités4. Si cette crise dit une vulnérabilité commune de toute l’humanité face à un virus potentiellement mortel, elle rend encore plus visibles, invivables et inacceptables5 les inégalités, notamment sociales, qui impliquent alors explicitement des enjeux de survie6.

Parce qu’elle manifeste « une rupture d’intelligibilité »7, un déplacement contraint, cette pandémie peut être considérée comme une occasion, voire une opportunité, de discerner la nécessité vitale d’un changement vers une interdépendance sobre et émancipée. Pour cela, l’enjeu premier est de dénoncer le risque8 de recomposition du système global et globalisé responsable de cette crise et de son ampleur, dans la mesure où il repose sur un mode de production consubstantiellement inégalitaire dans l’accaparement et la destruction de ressources humaines et non-humaines. Comment dépasser la reproduction d’un système d’oppression et de domination dans l’imbrication du triptyque « sexe, race, classe » et de la dépolitisation de la soumission destructrice de tout ce qui est associé au non-humain ? Quels sont les effondrements évitables et quels sont ceux qui sont souhaitables ? Au-delà de la dénonciation d’un néolibéralisme écocidaire et oppresseur, qui sont les responsables et les coupables, mais aussi les actrices et acteurs potentiels du changement ? Commet pouvons-nous individuellement et collectivement participer d’un monde plus juste et heureux pour tou.te.s ? Qui a la légitimité et le pouvoir de décider, de gouverner ? Le monde d’après dépend-t-il d’un rapport de force entre les 1 %9 les plus riches, cumulant privilèges et profits dans le monde d’aujourd’hui et d’hier, et les 99 % qui ont intérêt à changer de/le monde10 ? Ce face-à-face aura-t-il vraiment lieu et sous quelles formes dans un contexte où le confinement accentue les différences de situation et la spécificité des inégalités11 au sein de ces 99 % ?

Cette pandémie ne porte pas une incertitude passagère, mais interroge profondément les conditions pour que demain ne soit pas une reproduction exacerbée des rapports de force et des violences héritées, mais permette leur dépassement. Face à la tentation au repli dans des scenarii rassurants peuplés de boucs-émissaires et de sauveurs, l’horizon est celui d’une exigence inconfortable dans la réflexion et l’action. Elle demande de se donner les moyens d’imaginer et de porter un monde fondamentalement différent où le bonheur sera pensé et vécu ensemble au-delà des frontières – entre humains, et entre humains et non-humains.

 

Réjane Sénac est directrice de recherche CNRS au Centre de recherches politiques de Sciences Po – CEVIPOF, autrice en particulier de L’égalité sans condition. Osons nous imaginer et être semblables (Rue de l’échiquier, 2019).

 

1 Jean-Jacques Lecercle, « Il y a événement et événement », Polysèmes, n°7, 2005.

2 Alain Badiou, Saint Paul, Paris, PUF, 1997.

3 Gilles Deleuze, Logique du sens, Paris, Editions de Minuit, 1969.

4 Cf. de nombreuses textes et tribunes sont parus pour dénoncer la manière dont cette crise révèle et exacerbe les inégalités : blog de Saïd Bouamama, « Le Corona Virus comme analyseur : Autopsie de la vulnérabilité systémique de la mondialisation capitaliste », 23 mars 2020 ; Front Uni des Quartiers Populaires – FUIQP Paris Banlieue Déclaration nationale, « Quartiers populaires et Corona Virus – Les tirailleurs du corona ! », 24 mars 2020. ; « Covid-19 : les quartiers populaires en première ligne ! », le blog de Mediapart, 14 avril 2020 ; Elsie Mégret, Thibaud Pombet, « Coronavirus : les pauvres paient la crise plus cher que les riches qui en sont responsables », Huffpost, 17 avril 2020.

5 Cf. en particulier les résultats et analyses de la vague d’avril 2020 du Baromètre de la confiance politique du CEVIPOF, dont « Coronavirus : la crise sanitaire exacerbe la fracture sociale et politique », Le Monde, 18 avril 2020.

6 Cf. Didier Fassin, « L’illusion dangereuse de l’égalité devant l’épidémie », site du Collège de France, 16 avril 2020.

7 Alban Bensa, Eric Fassin, « Les sciences sociales à l’événement », Terrain, 38, 2002, p. 4.

8 Bruno Latour, « Imagnier les gestes-barrières contre le retour à la production d’avant-crise », AOC, 30 mars 2020 ; Tribune « Plus jamais ça ! Préparons le 'jour d'après », 18 responsables d'organisations syndicales, associatives et environnementales, franceinfo.fr, 27 mars 2020.

9 Cf. en particulier Vandana Shiva, 1 % : Reprendre le pouvoir face à la toute-puissance des riches, Rue de l’Échiquier, 2019

10 Cinzia Arruzza, Tithi Bhattacharya, Nancy Fraser, Féminisme pour les 99% - Un manifeste, Paris, La Découverte, 2019 (traduction de Feminism for the 99%, A Manifesto, London, Verso, 2019).

11 François Dubet, « Coronavirus : "Le confinement accroît la violence des ‘petites inégalités'" », Le Monde, 25 mars 2020.

 

Photo : © Pascal GUYOT/AFP

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