« La confiance est le facteur qui nous reste pour faire société quand religions et idéologies ont disparu »

« La confiance est le facteur qui nous reste pour faire société quand religions et idéologies ont disparu »

Dans notre dossier « Cas de confiance » (Le Nouveau Magazine Littéraire, n°23), nous interrogeons Yann Algan, doyen de l’école d’affaires publiques et professeur d’économie à Sciences po, auteur du livre Les Origines du populisme. Il analyse les ressorts de la montée des populismes et notamment la place fondamentale de la défiance dans ces votes. Voici la version longue de l'entretien paru dans le mensuel.  

Dix ans après votre livre La Société de défiance, comment analysez-vous la situation ?

Y. A. : La défiance s’est approfondie en France mais également dans l'ensemble des autres démocraties occidentales. En 2007, nous montrions une singularité. Les Français se défiaient plus des autres. Si on demande à un Français s’il fait confiance à quelqu’un qu’il rencontre par hasard dans la rue, un sur cinq répondra positivement contre deux sur trois dans les pays nordiques. Il existe un paradoxe français d’une confiance forte dans ses proches, une satisfaction concernant la vie privée et familiale, mais un pessimisme sur l’avenir de la société. Les Français se font peu confiance et croient moins en un destin collectif. Dans notre dernier ouvrage, nous montrons que ces caractéristiques se développent dans d’autres pays, avec une montée très forte de la défiance dans les institutions, mais cette singularité française demeure, qui explique peut-être que le mouvement des gilets jaunes ait eu lieu en France. 

Votre nouveau livre consacré à la montée des populismes accorde une grande place à la confiance…

Y. A. : Pour comprendre la montée des forces antisystèmes, nous avons voulu nous mettre au plus près des électeurs et comprendre leurs motivations. À partir de cette analyse, nous montrons que, ce qui est partagé par l’ensemble des électeurs des forces antisystèmes de gauche comme de droite, c’est la défiance envers les institutions. Défiance liée d’abord à un facteur économique. Le décrochage est d’ailleurs très net après la crise de 2008. Les experts, les gouvernements non seulement n'ont pas réussi à prévenir la crise financière mais n’ont pas trouvé de solution pendant dix ans. Les nouveaux risques économiques sont aussi liés à la mondialisation : la destruction d’un grand nombre d’emplois dans le secteur industriel et la transformation, l’ubérisation de nos économies où les classes moyennes se trouvent déclassées. Cette colère liée à l’incapacité des institutions à protéger est partagée par l'électorat des classes moyennes et populaires. Notre deuxième conclusion est qu’il existe un autre facteur tenant aux relations interpersonnelles : la confiance. Les classes populaires et moyennes, face au même risque économique, ne réagissent pas de la même façon selon leur niveau de confiance. 

L’exemple de la redistribution dans votre livre est éclairant. 

Y. A. : La confiance commande votre représentation du monde. Cela explique le grand clivage entre droite populiste et gauche radicale sur les questions de société, l’environnement, les questions d’égalité hommes-femmes, la redistribution. Cette dernière éclaire ce paradoxe : les classes populaires – qui auraient le plus à y gagner – soit ne sont pas intéressées soit s’en détournent et votent pour Trump ou Salvini, qui ne font pas de cette question leur sujet principal. Les électeurs de la droite populiste ont un niveau de défiance tellement élevé qu’ils envisagent la redistribution comme ne profitant qu’aux pauvres, aux assistés ou aux immigrés. Quand on parle de redistribution, les insoumis vont comprendre taxer les riches, les populistes de droite eux entendent : donner aux assistés. Voilà pourquoi il est si difficile pour les forces radicales de s’entendre. Les gilets jaunes avaient en commun leur solitude, leur mal-être, mais ils sont incapables de déboucher sur une solution politique, voire sur la désignation d’un représentant. La défiance est telle que c’est impossible… L’autre conclusion importante est qu’il ne suffira pas de proposer des solutions du XXe siècle comme plus d’État providence ou plus de syndicats pour attirer les classes populaires. Dire que la gauche a trahi et que, si elle proposait de nouveau une politique fondée sur l’État providence et les nationalisations, les classes populaires reviendraient vers elle est erroné. Aux grands défis du XXIe siècle, il faut des réponses du XXIe siècle. 

Quelles sont les différences dans la confiance entre la droite traditionnelle et le RN, entre la gauche et la droite ? 

Y. A. : La gauche traditionnelle rassemble des gens dont le niveau de confiance (envers les autres, une société ouverte, l’État providence, etc.) est plus élevé que parmi la droite traditionnelle. Ce n’est pas étonnant que l’écologie soit un thème très marqué à gauche. La droite traditionnelle est marquée par une méfiance plus élevée à l’égard de la société en général mais corrélée à une confiance dans les territoires, la famille et les traditions. La droite populiste, elle, a un rapport blessé à autrui ; les électeurs de Marine Le Pen ou de Matteo Salvini sont très méfiants à l’égard des autres, mais également à l’égard de leurs voisins et de la famille. Ce rapport blessé à l'autre peut expliquer par exemple leur défiance envers les homosexuels. Les électeurs de la gauche radicale ont un niveau de confiance suffisamment élevé pour soutenir des projets collectifs. 

La question du mal-être est centrale pour comprendre la montée des populismes, mais cette analyse n’est pas juste psychologique : le rapport blessé à autrui s’explique par la solitude des classes populaires face à la société postindustrielle. La société industrielle créait des mondes, des luttes et des combats communs. La société postindustrielle entraîne énormément de solitude au travail. Parmi les gilets jaunes, on ne retrouve pas les bastions d’ouvriers mais des chauffeurs routiers ou des aides-soignantes libérales. Les métiers de plateformes sont terribles pour cela : il n’y a pas plus solitaire qu’un livreur chez Deliveroo. Nous sommes devenus des « touaregs », comme l'écrit Bruno Latour. Dans cette société postindustrielle, les territoires se trouvent isolés non seulement en termes d’emploi mais de socialisation. La montée des populismes n’est donc pas juste un accident de l’histoire, elle est liée à la solitude dans nos sociétés postindustrielles. Si on veut trouver des réponses il faut trouver de nouvelles socialisations. 

Vous écrivez que la confiance a remplacé la foi. 

Y. A. : La confiance est certainement le facteur déterminant qui nous reste pour faire société, pour créer un contrat social entre les hommes dans un moment où religions et idéologies ont disparu. Ce besoin de transcendance est essentiel. On vit dans des sociétés de risques, cela a toujours été le cas, mais auparavant ceux-ci étaient associés à des facteurs extérieurs à l’activité humaine (tremblement de terre, peste…), on blâmait les dieux, la religion. Les risques sont aujourd’hui créés par l’activité humaine (réchauffement climatique, destruction d’emplois, risques sanitaires). Dans une telle situation, votre capacité à pouvoir faire confiance aux autres et aux institutions pour vous prémunir ou vous accompagner face à ces risques explique votre niveau de bien-être ou de mal-être. La confiance joue le rôle que jouaient avant les idéologies ou les religions. Le catholicisme explique peu le vote aujourd’hui. C’est une vraie transformation. Enfin, cette notion de confiance va déterminer la capacité des individus à se coaliser pour entreprendre de nouveaux projets collectifs. L’écologie ne remplace pas le catholicisme en termes de motivation mais de ferment qui permet d’unir des individus autour d’un projet commun. Mais le socle c’est la confiance.     

Propos recueillis par Aurélie Marcireau. 

 

À lire : Les Origines du populisme, Yann Algan, Elizabeth Beasley, Daniel Cohen et Martial Foucault, éd. Seuil, 208 p., 14€. 

 

Cet entretien est tiré du dossier Cas de confiance publié dans Le Nouveau Magazine littéraire n°23.   

 

Photo : Yann Algan © Sébastien Calvet/Divergence

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À lire : « Le froid, roman en trois actes avec entractes », Andreï Guelassimov, traduit du russe par Polina Petrouchina, éd. Actes Sud

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 Dominique Bourg contre le « fondamentalisme de marché » : complément de l'article « Réchauffement politique »

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