Mobilisation connectée : aller au-delà du coup d'éclat

Mobilisation connectée : aller au-delà du coup d'éclat

Publié avant l'émergence des gilets jaunes, Twitter et les gaz lacrymogènes (C&F éditions) de Zeynep Tufekci n’en reste pas moins pertinent pour comprendre les mécaniques de ce mouvement, nouvel exemple d’une manifestation connectée. Si les réseaux sociaux facilitent la mobilisation, ils ne préparent pas à la maintenir.

Par Sandrine Samii

Ancienne développeuse informatique, enseignante-chercheuse – « techno-sociologue » comme elle se désigne elle-même – et contributrice au New York Times, Zeynep Tufekci s’intéresse à l’impact des réseaux sociaux sur la trajectoire des mouvements sociaux. Ses recherches croisées avec son expérience sur le terrain – en particulier du « printemps arabe » – font de Twitter et les gaz lacrymogènes un texte hétéroclite et fascinant sur les « manifestations connectées ». Si les stratégies et les revendications des manifestants de la Plaza del Sol à Madrid n’étaient pas les mêmes que celles de la place Tahrir en Egypte, Tufekci identifie plusieurs épreuves qui jalonnent le parcours des manifestations connectées, notamment : une fois l’étincelle du premier rassemblement passée, comment maintenir le mouvement ?

Elle explique : « Des moments et des activités en apparence similaires – occupations ou grandes manifestations – n’occupent pas la même place dans les trajectoires des mouvements connectés et dans les trajectoires des mouvements organisés selon des modèles traditionnels et sans outils numériques. » Ainsi, les anciens indicateurs, comme le nombre de personnes rassemblées, ne suffisent plus à comprendre les mouvements connectés. Auparavant, un mouvement s’organisait puis manifestait, aujourd’hui, un mouvement se découvre lors d’une mobilisation et doit ensuite faire le travail de s’organiser. Une mobilisation nombreuse rend visible un mécontentement, mais elle ne dit pas nécessairement que ceux qui le ressentent forment un groupe disposé et en mesure de militer pour y remédier.

La course à l’attention

Tufekci prend l’exemple de la Marche sur Washington du mouvement des droits civiques en 1963. Sa logistique a mobilisé une centaine de personnes, la coordination de plusieurs organisations militantes distinctes pendant deux mois, afin d’organiser la mise en scène des interventions, mais aussi le transport et la sécurité des 100 000 participants. C’était l’aboutissement de près d'une décennie d'actions. Aujourd’hui, une grande manifestation est souvent la première étape. Elle signale finalement davantage l’envie d’un mouvement que son existence formelle. Tout reste à faire.

Pour attirer rapidement l’attention sur leurs actions, les activistes de tous bords ont trouvé des alliés insoupçonnés mais aussi imprévisibles dans les plateformes des réseaux sociaux. En effet, ces plateformes captent l'attention dans le but de la monétiser, leur objectif est uniquement de garder les internautes sur le site. Les modèles commerciaux des plateformes en ligne ne sont donc pas neutres dans la diffusion ou non de certaines actions militantes. « [Ces plateformes] ont le pouvoir de déterminer les gagnants et les perdants de la course à l’attention du public, en modifiant légèrement leurs politiques et leurs algorithmes. » Ils peuvent influencer la trajectoire d’un mouvement social : en supprimant automatiquement des contenus (1), ou en favorisant des espaces ou types de discours. La modification de l’algorithme de Facebook au début de l’année 2018 afin de mettre en valeur les interactions locales et en particulier les groupes locaux aurait boosté la portée des groupes à l'origine de la mobilisation des gilets jaunes en octobre 2018. (2)

Puissants et massifs, inexpérimentés et fragiles

Les mobilisations sur les réseaux sociaux peuvent ratisser large en dépassant, du moins temporairement, les clivages politiques habituels, rassemblant dans un moment de protestation collective qui peut prendre une ampleur impressionnante. Cette chance initiale fait sous-estimer toute la difficulté qu'il y a à organiser d’un mouvement de protestation viable. « [Ces mouvements] n’ont alors que peu de résilience et peu ou pas d’expérience préalable de la prise de décision collective. Ils sont ainsi souvent confrontés à des dangers majeurs dès le début, à un moment où ils sont certes puissants et massifs, mais inexpérimentés et fragiles. » La mobilisation se faisant sur les réseaux sociaux, les dissensions y éclatent également au grand jour.

Les mouvements Occupy Wall Street, du parc Gezi à Istanbul, et maintenant des gilets jaunes, ont démarré sur les chapeaux de roues avec des tactiques innovantes, un succès fulgurant et inattendu. Ils partagent également le fait de ne pas avoir voulu ou réussi à faire évoluer leurs tactiques au delà de leur coup d’éclat initial. Pour reprendre l’analogie du mouvement des droits civiques, celui-ci n’était qu’innovation tactique – boycott des bus de Montgomery, sit-in dans des lieux publics ségrégés, freedom rides à travers plusieurs État, manifestations, campagnes d’inscriptions électorales… – faisant la preuve de capacité organisationnelle importante et d’une résilience implacable.

Sans moyen de prendre des décisions, de gérer les désaccords, et dans une défiance face aux solutions électorales ou institutionnelles, continuer à manifester peut finir par constituer une fin en soi, une parenthèse de solidarité et d’affirmation de soi précieuse, malgré la répression, même violente. Tufekci écrit : « la tactique qui a initialement réuni ces personnes est réutilisée à de multiples reprises, parce qu’elle permet de reproduire cette affirmation d’un choix de vie et de retrouver le seul moment de véritable consensus : ce tout premier moment où ils se sont rassemblés autour d’un slogan, d’une revendication ou d’une tactique. » Revenir constamment à cette part du militantisme est attractif mais peut aussi miner le mouvement. Ainsi en 2011 en Egypte, les manifestants de la place Tahrir qui avaient obtenu l’éviction de Moubarak se sont dispersés en quelques jours et un régime militaire se mit en place. Tufekci rapporte un échange avec deux anciens de la place sur ce qu’ils envisageaient alors pour la suite : « Dans leurs réponses, ils en revenaient presque inévitablement à Tahrir. C’était une paralysie : tactique, politique et émotionnelle. Tahrir ou rien. » Enfin, les capacités que proposent les réseaux sociaux, les opposants du mouvement ainsi que l’État les possèdent également. Les activistes sont plus vulnérables à des campagnes de harcèlement, de désinformation, ainsi qu’à la surveillance et à la répression. 

Eviter la paralysie tactique

Vingt ans après l’organisation de manifestations altermondialistes au sommet de l’Organisation Mondiale du Commerce en 1999, organisées sur IRC (Internet Relay Chat, ancêtre de la communication instantanée), et neuf ans après le printemps arabe, de nouveaux mouvements tirent peu à peu des leçons de cette courte histoire des mouvements connectés. Cette année, les manifestants pro-démocratie à Hong Kong, ayant surement appris des erreurs du mouvement des parapluies jaunes cinq ans plus tôt, ont continuellement évité la paralysie tactique et font figure de modèle dans la fluidité de leur organisation et l’efficacité de leur communication. Le mouvement s’est également concrétisé dans les urnes avec une augmentation de la participation et la victoire écrasante des pro-démocratie aux élections locales.

Occupy Wall Street ne pouvait pas faire valoir les mêmes résultats quand les manifestants se sont fait expulser du parc Zuccotti après deux mois d’occupation, mais l’esprit du mouvement n’a cessé d’imprégner la gauche américaine. Cinq ans plus tard, la rhétorique des « 99 % » a resurgi avec la candidature du sénateur du Vermont Bernie Sanders aux élections présidentielles de 2016 et elle continue de planer au-dessus de la course à l’investiture démocrate pour 2020. 

Publié en 2017 chez Yale University Press, l'essai n’aborde pas l’évolution hong-kongaise, les marches féministes, ou les mouvements français comme Nuit debout et les gilets jaunes. La pertinence de la grille de lecture qu'il developpe pour analyser les grands mouvements connectés actuels en est d’autant plus impressionnante. Se concentrant sur les mouvements orientés à gauche, il montre un mouvement de contestation global, où des motifs similaires sont repris par adaptation tactique ou par solidarité d’un pays à l’autre.

 

À lire : Twitter et les gaz lacrymogènes – Forces et fragilités de la contestation connectée, Zeynep Tufekci, traduit de l'anglais (États-Unis) par Anne Lemoine, C&F éditions, 430 p., 29 €

Couverture du livre, C&F éditions

 

(1) Pourquoi Youtube efface-t-il l’histoire ?, New York Times, 23 octobre 2019

(2) The "Yellow Vest" Riots In France Are What Happens When Facebook Gets Involved With Local News, Buzzfeed US, Ryan Broderick et Jules Darmanin, 5 décembre 2018

 

Photo : Manifestation des gilets jaunes le 8 décembre 2018 à Paris. © Chris McGrath/Getty Images/Via AFP

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Ceux qui restent, Benoît Coquard, La Découverte, 280 p., 19 €.

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