« Nuit de cristal » et jours de porcelaine

« Nuit de cristal » et jours de porcelaine

L'image a choqué la France : « Juden » tagué sur une devanture de magasin parisien vendredi 9 fevrier. Deux jours plus tard, on apprenait que les actes antisémites avaient augmenté de 74 % en 2018. Pour l'agrégé d'histoire, docteur en histoire contemporaine et spécialiste du nazisme Frédéric Sallée, la France reste malade de son antisémitisme. « L’antisémitisme d'aujourd'hui ne se lit pas uniquement au prisme de l’événement – celui de la « Nuit de cristal » – mais est à sertir dans le temps long de la politique répressive à l’égard des Juifs. » 

La résurgence, en Histoire, se traduit par la combinaison visible de la sidération et de la colère. La multiplication des actes antisémites en France a fait ressurgir dans le débat public la confrontation de la société face à son passé, « comme si les plus tragiques leçons de l’Histoire n’éclairaient plus les consciences », selon les mots du ministre de l’Intérieur Christophe Castaner. De la résurgence naît le constat d’une Histoire malade, incapable d’extirper les hommes de l’obscurité.

Ainsi, la France découvre la virulence de son antisémitisme par la concomitance d’actes indignes et nauséabonds, stigmates d’un passé que beaucoup jugeaient engourdi voire endormi. L’inflation des inscriptions antisémites rappelle à tout un chacun les « tragiques leçons de l’Histoire », à savoir l’imaginaire des pogroms du 9 novembre 1938, communément appelés « Nuit de cristal » selon la phraséologie nazie consacrée. Entre les totems révulsifs du référentiel nazi et la banalisation du « nouvel antisémitisme » se dresse l’évidence de l’oubli : l’antisémitisme est constant et fait de permanences.

Sortir de la « Nuit »

Ce qui est unique est-il comparable ? L’inscription « Juden » en lettres jaunes sur la devanture d’un restaurant parisien se pose, dans nos consciences, comme le double mimétique du SA peignant méthodiquement ladite mention sur les vitrines des magasins tenus par des Juifs dans l’Allemagne de 1938. Ces actes, aussi odieux et abjects soient-ils, ne relèvent cependant pas du même processus de destruction entrepris dans les années 1930. L’antisémitisme d'aujourd'hui ne se lit pas uniquement au prisme de l’événement – celui de la « Nuit de cristal » - mais est à sertir dans le temps long de la politique répressive à l’égard des Juifs.

La « Nuit de cristal » est une étape majeure dans la persécution, puis l’extermination des Juifs d’Allemagne et d’Autriche. Elle s’insère dans un processus normé par la loi, entrepris dès le printemps 1933 et coordonné par l’État lui-même autour d’une « mise au pas » de la société allemande, matérialisée par les lois de la Gleichschaltung (épuration de la fonction publique, purges dans les milieux juridiques et artistiques). En novembre 1938, l’État nazi est le catalyseur de la haine et de la pulsion dévastatrice du ressentiment antisémite de la population. Il n’intervient pas pour contrer le déferlement de violences, laisse faire et encourage. Derrière l’apparence du désordre passionnel réside en réalité la stratégie d’une répression rationalisée par l’appareil d’État, se soldant par la mort de 91 Juifs, 7000 magasins saccagés et 20000 à 30000 personnes internées en camps de concentration. La « Nuit de cristal » reste le tragique reflet d’un antisémitisme d’État, articulée autour d’une vision du monde (Weltanschauung) dont le rejet du Juif est la clé de lecture de tout ordonnancement des choses.

À l’inverse, dans la France de 2019, l’État agit en garde-fou face au déversoir de l’aversion spontanée. La condamnation quasi unanime de nos dirigeants assure la garantie d’une suprématie de l’indivisibilité républicaine face aux tentatives de déstabilisation et promeut une certaine union nationale souhaitable de la part de tous, au-delà de la posture partisane. La mise en place de politiques mémorielles et la dimension civique de l’enseignement forgent les consciences et permettent la déconstruction argumentée de l’obscurantisme antisémite dans notre État de droit.

Retourner vers le crépuscule

Au-delà de la « Nuit de cristal », la nature des actes commis en France renvoie à la permanence de la rhétorique antisémite, consolidée par la logorrhée nazie. La mention « truie juive » sur une façade du XVIIIarrondissement parisien rappelle la pratique de la Judensau dans les terres germaniques médiévales. L’association du porc, animal jugé impur par la communauté chrétienne, au Juif indésirable, renforce l’idée du parasite, néfaste au bon développement de la communauté. Le lexique nazi réutilisa l’image métaphorique du Juif et de la truie lors de la pratique de la Rassenschande (« Honte de la race »), visant notamment à humilier publiquement les hommes non-Juifs ayant eu des relations sexuelles avec des femmes juives, qualifiées de « truies juives ».

À défaut d’être face à des actes comparables, la symbolique et le langage, eux, sont pleinement ancrés dans les consciences collectives. Dans notre imaginaire commun, les Juifs lynchés à mort ou les suicides collectifs de Juifs berlinois et viennois lors de la « Nuit de Cristal » ont laissé place à la fureur et au bruit des synagogues brûlées et des devantures brisées, sur lesquelles le mot « Juden » apparaissait en toutes lettres. La gémellité de l’inscription suscite effroi et langueur tant la « Nuit de cristal » constitue le prémice de la destruction. Or, elle n’est que la face visible et matérialisée d’un antisémitisme larvé dont la finalité est autre. En 1938, le but de la « Nuit de cristal » fut de faire comprendre aux Juifs qu’ils étaient indésirables en Allemagne. En 2019, en s’attaquant aux biens économiques (« Juden » inscrit sur la devanture d’un restaurant), à la liberté d’expression et d’information (insultes antisémites taguées sur la façade des locaux du quotidien Le Monde), aux référents moraux (croix gammées sur les portraits de Simone Veil) et mémoriels (coupe d’arbres en la mémoire d’Ilan Halimi), les motivations sont triples : stigmatiser, exclure et refonder une nouvelle communauté dont le Juif serait absent. Là où les processus historiques diffèrent, certaines visées convergent : la désignation d’un ennemi commun, utile à un pan de la société dépravée pour expliquer les maux dont elle souffre.

L’antisémitisme de France serait marginal, résiduel, recouvert du corps refroidi de Drumont et circonscrit par le traumatisme génocidaire. En réalité, la France reste malade de son antisémitisme.

Si nos nuits furent de cristal, nos jours sont désormais de porcelaine. Fragiles et chancelants, ils sont ébréchés par la manifestation en actes d’une société disloquée, écartant un à un les précédents historiques d’un revers de gouache quand elle ne les utilise pas à dessein pour raviver les scories encore fumantes de la haine. Tant que l’Histoire ne sera là que pour exhumer ses « tragiques leçons » et nourrir la comparaison, la brèche s’ajourera. En dépassant l’état de sidération et en osant affronter la réalité polymorphe et séculaire d’un antisémitisme français et européen, l’Histoire se fera digue, renvoyant la résurgence du passé au monde souterrain.

 

Frédéric Sallée est agrégé d’histoire et docteur en histoire contemporaine. Il a publié Anatomie du nazisme aux éditions Le Cavalier bleu, 2018.

 

Photo : Une façade de la chaîne de restaurants Bagelstein taguée le 9 février 2019 © DR