Ligue du lol : « Le problème de fond n'est ni Twitter, ni l'anonymat, mais une masculinité toxique »

Ligue du lol : « Le problème de fond n'est ni Twitter, ni l'anonymat, mais une masculinité toxique »

Les activités de la Ligue du Lol, groupe de journalistes qui ont harcelé des femmes sur les réseaux sociaux, ont entraîné des réactions outrées. Comme celles suscitées par d'autres scandales touchant d'autres milieux, celles-ci ne serviront à rien si les rapports de domination et la masculinité toxique ne sont pas repensés au sein de la société dans son ensemble. Une société où l’égalité femmes/hommes n'est qu'une illusion.

Par Titiou Lecoq 

À chaque fois, c’est la même chose. Grande stupéfaction, profond étonnement, sincère indignation quand des victimes se mettent à parler, puis d’autres dans leur sillage, que le sujet monte, que l’on découvre qu’il y a des rapports de domination. Que certains, ceux qui bénéficiaient d’une forme de pouvoir et de prestige humilient, harcèlent, agressent celles et ceux qui sont privés de ce fameux pouvoir. On critique ce milieu odieux, on s’offusque, le soufflé retombe puis un autre finit immanquablement par monter. Un autre, différent, et pourtant toujours le même. 

On reste l’œil sur un petit milieu, le milieu du cinéma, celui des assistantes parlementaires, celui des avocats, celui de Polytechnique, du conservatoire de musique, des écoles de médecine, des jeunes journalistes web. Mais quand verra-t-on que l’addition de tous ces petits milieux forme un tout qui s’appelle la société française ? Quand passera-t-on de l’indignation devant le comportement de quelques uns, circonscrits à un petit territoire, à une réflexion sur les rapports de domination qui minent notre société dans son ensemble ?

Masculinité toxique 

Il y a malheureusement fort à parier que l’affaire de la ligue du Lol restera un épiphénomène et que dans quelques mois ou semaines, on découvrira avec la même stupéfaction des mécanismes similaires à l’œuvre dans une autre partie de la société. Parce que le problème de fond ce n’est ni Twitter, ni l’anonymat, c’est la domination que certains exercent sur d’autres et l’impunité dont ils jouissent. À chaque fois, on redécouvre qu’il existe des dynamiques inégalitaires entre des hommes qui se sentent tout permis et des femmes, ou des hommes qui ne répondent pas à leurs critères de la bonne masculinité. À ce jeu-là, tout écart face à leurs normes du bon goût, du bon humain, est une raison en soi d’attaquer. Trop grosse, trop foncée, trop militante, trop premier degré, trop gay. Il ne faut pas se tromper : leur domination n’a de sens que parce qu’elle exclut, parce qu’elle déshumanise les « autres ». La volonté de dominer autrui est une donnée fondamentale de ce qu’on appelle la masculinité toxique.  

Combien faudra-t-il de ces scandales pour que cesse l’illusion de l’égalité femmes/hommes dans notre société ? Si une femme risque d’être harcelée parce qu’elle est une femme à son travail, dans la rue, dans un bar, sur internet, il n’y a pas d’égalité. Si les femmes craignent de sortir seules tard le soir dans la rue, si elles doivent faire attention à leur manière de s’habiller, si elles quittent des réseaux sociaux parce qu’elles ont peur – et que l’expérience prouve qu’elles ont raison –, alors nous avons un problème. Je qualifie ce problème de rapport de domination pour y inclure toutes les discriminations, racisme, homophobie, grossophobie, sexisme qui évidemment s’articulent entre elles, parce qu'elles sont toujours l’expression d’un même système qui cherche à exclure les autres. 

Un problème de société 

De cette affaire de ligue du Lol, il y a une autre conséquence à tirer. L’égalité ne se fait pas toute seule. Les discriminations ne se résorbent pas toutes seules par magie, ce ne sont pas des blessures, des accidents, des exceptions que le temps, que l’évolution naturelle des sociétés humaines finiraient par guérir. Les nouvelles générations ne sont pas exemptes de sexisme au simple prétexte qu’elles seraient nouvelles, donc plus modernes. Un nouvel outil technique, les réseaux sociaux, crée un nouveau groupe qui reproduit les mêmes schémas que leurs aïeux. Tout ce qui change, c’est la forme. Nouvelle génération ne veut pas dire nouvelle pensée. La lutte contre l’inégalité doit être active, elle doit se faire partout, dès l’école, et elle doit être intolérante à toutes les formes de domination. Il ne faut rien laisser passer. Ces rapports de domination ne reculeront que face à une vigilance incessante, un effort concerté de la société, un combat permanent. 

 

Titiou Lecocq est journaliste free-lance. Elle a publié deux romans, Les Morues et La Théorie de la tartine, ainsi qu'un essai sur les femmes et les maisons, Libérées !, le combat féministe se gagne devant le panier de linge sale.

À lire : La théorie de la tartine, Titiou Lecoq, éd. Au Diable Vauvert, 22 €

 

Photo : Titiou Lecoq © Agence Anne & Arnaud

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Ceux qui restent, Benoît Coquard, La Découverte, 280 p., 19 €.

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