Sales temps pour les gays

Sales temps pour les gays

Le climat tendu engendre une nouvelle recrudescence des violences contre les minorités sexuelles. Perspective historique d'un phénomène récurrent, à l'occasion de la sortie d'Archives des mouvements LGBT+.

Mercredi 24 octobre, Rouen : un homme est tabassé et séquestré pendant trois jours sous les injures « tarlouze, tafiole, tapette ». La Réunion, même jour : un couple homosexuel est agressé dans un bus. « Les pédés ça ne devrait pas exister. » 23 octobre, Besançon : un couple est roué de coups par un groupe de jeunes gens. « Deux hommes ensemble, c'est dégueulasse. » 19 octobre, Paris : un chauffeur VTC frappe un couple homosexuel qui s'embrassait sur la banquette arrière. « Je ne transporte pas des gens comme vous. » 18 octobre, Paris : le président de l'association Urgences homophobie est « violemment bousculé » - il a le visage tuméfié. « T'es qu'un sale pédé, il faut vous brûler. » 8 octobre, Paris : un couple de lesbiennes est roué de coups...

Alors que, dans certains pays, les conditions des LGBT+ (lesbiennes, gays, bisexuels, transsexuels, queers et intersexes) s'aggravent avec la montée des politiques d'extrême droite (comme au Brésil où l'arrivée de Bolsonaro au pouvoir menace directement la communauté LGBT+), les récits d'agressions se multiplient dans les médias français depuis septembre dernier. « Au commencement il y a l'injure », écrivait Didier Éribon en introduction à ses Réflexions sur la question gay (Fayard, 1999). Puis il y a le silence, qui légitime certains discours et laisse passer de nombreux actes. C'est pour y répondre que le sociologue et historien Antoine Idier a composé Archives des mouvements LGBT+. Une histoire de luttes de 1890 à nos jours, avec une petite vingtaine de spécialistes, chercheurs, militants, invités à participer à la recomposition historique des luttes LGBT+. « Ce qui prend le nom d'histoire n'est au fond qu'un récit historique écrit par les dominants qui invisibilisent et excluent les dominés. Les dominés ont été amenés à se réapproprier l'histoire et à en faire un espace de luttes. » S'appuyant sur les propos de Didier Éribon et sur une masse d'archives, Antoine Idier révèle l'histoire des LGBT+ sous le prisme des luttes qui ont permis de la construire.

« Il y a une agression tous les trois jours en France », selon le président de l'association SOS homophobie, Joël Deumier. Il y a celles qui sont dénoncées sur les réseaux sociaux souvent suivies de plaintes, et puis il y a les autres, celles qui sont tues, les victimes n'osant pas porter plainte, notamment parce que la réception des agents de police ou de justice est parfois elle aussi teintée d'homophobie. Or le nombre d'appels reçus par l'association SOS homophobie pour signaler des actes LGBTphobes ne cesse de croître : jusqu'à 37 % de plus en septembre 2018 qu'en septembre 2017. Aussi les photos postées sur les réseaux sociaux par les victimes d'agressions (cocards, nez cassés, hématomes...) font-elles réagir les médias comme les politiques.

« Des individus dangereux »

Des réactions qui font parfois sourire... jaune. « On feint de découvrir qu'il y a de l'homophobie dans notre société alors qu'elle a toujours été là, et notamment d'un point de vue juridique et étatique », rappelle Antoine Idier. Après avoir été considérée comme un péché condamné au bûcher à l'époque judéo-chrétienne - « La première loi contre les homosexuels fut promulguée en 342 par l'empereur Constance II », nous apprend Daniel Borrillo dans L'Homophobie (PUF, 2000) -, puis comme un crime soumis à l'emprisonnement - « Jusqu'à la fin du XVIIIe siècle on ne trouve pas une seule disposition pénale qui ne fasse référence au mythe de Sodome pour justifier la punition des gays et des lesbiennes » -, l'homosexualité a toujours été visée pour une raison qui traverse les siècles : les homosexuels « sont considérés comme des individus extrêmement dangereux dans la mesure où ils s'opposent au plus précieux de l'ordre créatural : la loi naturelle, expression de la volonté divine ».

Daniel Borrillo explique que la période qui a suivi la peste noire (XIVe siècle), par exemple, a été particulièrement répressive, l'homosexualité étant considérée comme un frein au repeuplement du pays, mais qu'après la Révolution la condamnation a été abolie. La liberté individuelle a dès lors été placée au-dessus de tout, l'État cessant d'intervenir dans la vie privée des individus. Cela n'a pas duré. La traque des homosexuels atteint son paroxysme pendant la Seconde Guerre mondiale : comme les Tsiganes et les Juifs, les homosexuels sont enfermés dans les camps de concentration et d'extermination.

En 1942, sous Pétain, le délit d'homosexualité est introduit dans le code pénal. L'homosexualité a toujours suscité des politiques plus ou moins hostiles, et il a fallu attendre les années 1980 pour que la discrimination pénale de l'homosexualité cesse en France. « Il y a une vraie puissance performative du droit, qui définit la légitimité des comportements, explique Antoine Idier. La question du mariage et de la filiation transforme en profondeur les structures sociales et les perceptions du monde. Ce qui est frappant, c'est la puissance d'une pensée psychanalytique passée dans le langage commun. L'idée de la différence des sexes, moteur de la psychanalyse, et l'idée que pour le développement de l'enfant il faut un référentiel masculin et un autre féminin. Ces discours-là structurent des formes de pulsions homophobes de la société. » À l'instar des déclarations du pape sur la question de « soigner » les orientations homosexuelles chez les jeunes - déclarations sur lesquelles il est certes revenu sur le mode de l'apaisement - et malgré le retrait (tardif) du classement de l'homosexualité parmi les maladies mentales par l'OMS en 1990, les liens entre maladie psychiatrique et homosexualité sont encore très répandus.

Loin d'une égalité

« Cela fait des années que les personnes trans exigent la déjudiciarisation et la dépsychiatrisation de leur changement de sexe. Des années que des couples de lesbiennes réclament la PMA. Ces questions n'ont cessé d'être repoussées par les politiques », poursuit Antoine Idier en insistant sur l'indifférence de ces derniers aux questions LGBT+. Alice Coffin, militante, spécialiste des médias et contributrice de l'ouvrage d'Antoine Idier, rappelle les propos du président Macron lorsqu'il réagit sur des sujets liés aux agressions, ou à la PMA : « Il parle de "tolérance" à l'homosexualité en réaction aux violences homophobes, dit qu'il "ne [faut] pas brutaliser les consciences" sur la question de la PMA et considère que la France de la Manif pour tous a été "humiliée" par le passage de la loi Mariage pour tous. » Alice Coffin dénonce ainsi une normalisation du discours homophobe et ajoute, pour conclure : « Je suis consciente de ce qui a été obtenu ces dernières années, mais on est loin d'une égalité. [...] Il demeure l'idée que les LGBT+ ne sont pas des citoyens comme les autres. » Si la persécution ne prend plus la forme de condamnations organisées par l'État, il reste un manque de connaissance de l'histoire LGBT+ et une mise à distance propices à une homophobie ordinaire qui fait le terreau des agressions.

Photo : Manifestation organisée par SOS Homophobie et le centre LGBTI de Rennes (ISKIS) pour dénoncer la recrudescence des attaques contre les personnes LGBTI, le 23 octobre 2018 à Rennes © Estelle Ruiz/NurPhoto/AFP

À LIRE

LGBT+, ARCHIVES DES MOUVEMENTS LGBT+. UNE HISTOIRE DE LUTTES DE 1890 À NOS JOURS, Antoine Idier (dir.), éd. Textuel, 254 p., 39 E.