Sa main à couper

Sa main à couper

Après avoir sauvé un poète anglais fou à lier, l'auteur du Horla hérite de son goût pour la luxure horrifique.

un matin de septembre 1868, vers 10 heures, Guy de Maupassant, alors âgé de 18 ans, vient de quitter la villa des Verguies dans le centre d'Étretat, où il réside avec sa mère. Il se promène sur le sentier qui longe la plage de galets et monte vers la falaise surplombant l'arcade naturelle, quand son attention est attirée : en contrebas une forme s'agite dans les vagues et des cris s'élèvent. Un nageur, pris dans les courants autour des récifs, est en train de se noyer. Le futur écrivain, qui se rêve à cette époque davantage poète que romancier et n'a encore rien publié, dévale la pente en sens inverse, se précipite sur la plage et se jette à l'eau. Sa robuste constitution et son habitude des activités nautiques (natation, aviron, navigation de plaisance) lui font venir à bout des courants qui l'emportent à son tour et des déferlantes puissantes. Mais la personne en difficulté a été entre-temps sauvée par des pêcheurs qui l'ont hissée sur leur embarcation et ramenée à terre. Il s'agit du poète britannique Algernon Charles Swinburne, adepte de Victor Hugo, inventeur de la forme dérivée du rondeau, dite roundel, plusieurs fois nommé pour le prix Nobel de littérature. Âgé de 31 ans et qualifié d'« ivre mort » par Maupassant ce matin-là, il aurait visiblement tenté de se suicider en se noyant, au terme d'une nuit de beuverie. Venant de publier en 1866 ses Poèmes & ballades dénoncés comme immoraux dans son pays, il s'est réfugié en France sur les hauteurs d'Étretat, où il séjourne actuellement avec son compagnon George Powell. Pour remercier le jeune garçon de lui avoir porté secours, l'Anglais l'invite à déjeuner le lendemain dans sa maison. C'est alors pour Maupassant le début d'une série de trois déjeuners qui le marqueront à jamais.

L'habitation de plain-pied, en silex, construite au milieu de grands arbres, est le lieu d'un culte maléfique qui envoûte Maupassant dès son arrivée : bibelots hétéroclites, ossements ornent les consoles, des tableaux étranges sont accrochés au mur. L'un d'eux, se souvient Maupassant dans une chronique qu'il écrit quatorze ans plus tard dans le journal Le Gaulois et intitulée « L'Anglais d'Étretat », représentait « une tête de mort naviguant dans une coquille rose, sur un océan sans limites, sous une lune à figure humaine ». Mais ce qui le marque surtout c'est une main coupée, écorchée, de toute évidence celle d'un criminel supplicié, posée sur un meuble en guise de presse papier. Une main, décrit-il, « qui gardait sa peau séchée, ses muscles noirs mis à nu, et sur l'os, blanc comme de la neige, des traces de sang ancien ». De cette pièce d'anatomie fantastique, Maupassant en fera une nouvelle, « La main d'écorché », sa première, imprimée dans une obscure brochure provinciale de 1875 (L'Almanach lorrain de Pont-à-Mousson), sous le pseudonyme de Joseph Prunier. Flaubert, père littéraire de l'auteur, n'appréciera pas le texte, jugé trop « romantique », mais invitera Maupassant à poursuivre ses efforts. Certains éléments de cette nouvelle seront repris dans un texte postérieur de 1883 : « La main ».

MACABRE ET TORTURÉ

La personnalité, le comportement de ses hôtes et jusqu'à leur apparence physique (Powell est petit et gros, Swinburne maigre avec une tête énorme) éveillent en lui, encore adolescent, des dispositions au vice, à l'excès, au surnaturel, au macabre, au torturé qui s'exprimeront pleinement dans son oeuvre à venir et tout au long de son existence. Il décrit Swinburne comme quelqu'un de fou, de démoniaque : « Une trépidation nerveuse agitait cet être singulier qui marchait, remuait, agissait par saccades, comme aux secousses d'un ressort détraqué. »

Lors du premier déjeuner, les deux Anglais abreuvent le jeune homme de liqueur forte, lui font manger du singe rôti, en masturbent un autre vivant qui saute sur la table et frappe la tête de Maupassant quand celui-ci porte son verre à ses lèvres, sortent d'un portefeuille des photographies pornographiques homosexuelles prises en Allemagne, toutes de sujet masculin, notamment celle d'un soldat anglais en train de se masturber sur une vitre. Ils souhaitent en secret séduire leur invité et le faire succomber à leurs avances. Swinburne, fortement alcoolisé, suce les doigts de la main d'écorché. Mais Maupassant, un peu effrayé par ces moeurs, s'enfuit.

Faciné par l'extravagance des deux artistes, leur audace, il accepte une deuxième invitation, lors de laquelle il apprend que le singe a été pendu à un arbre par le serviteur jaloux des soins que ses propriétaires lui prodiguaient. Le couple fait venir d'Angleterre tous les trois mois de jeunes serviteurs de 14 ou 15 ans « d'une netteté et d'une fraîcheur extraordinaire », raconte Maupassant, dont ils se satisfont sexuellement. Celui-ci renonce alors à les revoir mais se laisse tenter une dernière fois par un troisième déjeuner, où il remarque au-dessus de la porte d'entrée une inscription qui confirme ses impressions : « Chaumière de Dolmancé ». La référence à Sade ne l'étonne guère. « C'étaient de vrais héros du Vieux [Sade] qui n'auraient pas reculé devant un crime », résume-t-il à Edmont de Goncourt, lequel le rapporte dans son Journal du 28 février 1875.

ATTIRANCE POUR LA FOLIE

Maupassant non plus ne reculera pas devant un crime puisqu'il participera au bizutage d'un de ses collègues du ministère de la Marine, jugé trop bête, à qui l'on enfonça une règle de trente centimètres dans le rectum. La victime décéda quelque temps plus tard. Tout compte fait, Maupassant suivra l'exemple de Swinburne et Powell toute sa vie, faisant preuve lui-même d'un mépris hautain quoique ambivalent pour le monde, ses conventions, ses préjugés, sa morale, partagé entre une aspiration au sublime, au poétique le plus fin, et la violence du mal, l'attirance pour la folie - lui-même, comme son frère Hervé, finissant par sombrer dans la démence. En souvenir de cette rencontre, il achètera la main d'écorché deux ans plus tard, alors qu'il découvre la maison désertée avec ses meubles en vente, et écrira une pièce pornographique qu'il joue, affublé d'un sexe postiche énorme, dans un appartement parisien devant Zola mutique et Flaubert hilare : À la feuille de rose, maison turque. De nombreux textes érotiques jalonneront son oeuvre, et on connaît son rapport bestial à la sexualité féminine.

Maupassant considère aussi Swinburn comme un génie littéraire : « Ce poète reste un des premiers de son temps par l'originalité de son invention et la prodigieuse habileté de sa forme. C'est un lyrique exalté, un lyrique forcené qui [...] s'évertue à fixer des songes, des pensées subtiles, tantôt ingénieusement grandioses, tantôt simplement enflées, parfois aussi magnifiques. » Il préfacera une traduction des Poèmes et ballades de celui qu'il compare à « un Poe idéaliste et sensuel ». Il conclut par ces mots son épisode de jeunesse pour le moins déterminant : « La terre serait beaucoup plus agréable si on rencontrait plus souvent des ménages comme celui-là. »

Romancier, Patrice Pluyette est notamment l'auteur, au Seuil, de La Traversée du Mozambique par temps calme (2009) et de La Vallée des Dix Mille Fumées (2018).

Gustave Flaubert et George Sand

« Dans George Sand, on sent les fleurs blanches, cela suinte, et l'idée coule entre les mots comme entre des cuisses sans muscles », écrivait Gustave Flaubert à Louise Colet en 1852. Le maître du réalisme a d'abord jugé sévèrement les pages romantiques de la dame de Nohant, dont il était le cadet de seize ans. Leur rencontre aux dîners de Magny en 1866 donne le coup d'envoi d'une amitié et d'une correspondance célèbres. Si leur vie et leur oeuvre continuent de s'opposer, on les écoute discuter littérature avec une affection d éfinitive. Lorsque Sand disparaît dix ans plus tard, Flaubert confie : « Il fallait la connaître comme je l'ai connue pour savoir tout ce qu'il y avait de féminin dans ce grand homme, l'immensité de tendresse qui se trouvait dans ce génie. »E. B.

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L'écrivain italien nous a quittés à l'âge de 93 ans

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