Romain Gary ou l'invention de soi

Romain Gary ou l'invention de soi

Ala fin des années soixante-dix, rue du Bac, on pouvait croiser Romain Gary, vêtu de tenues extravagantes, capes, pantalons de cuir, bottes et grands chapeaux, le regard bleu abîmé dans la contemplation des jolies femmes, achevant de construire sa légende. Les petits marquis et les apparatchiks des lettres éperdus d'avant-gardisme le disaient fini, vieille baderne gaulliste vaguement pittoresque, Résistance et diplomatie, empoussiéré dans les honneurs, juché sur une oeuvre surestimée que la critique ne recensait plus qu'avec des soupirs consternés sans toujours prendre la peine de la lire. En réalité, il venait de remporter un second prix Goncourt sous le pseudonyme d'Emile Ajar, bernant, roulant comme merlans en farine jurys et critiques : drôlatique farce sur le vif que cette affaire Ajar, comédie française ourdie par un « métèque », demi-juif passionnément français, et apothéose d'une vie de masques. Gary, le caméléon. Myriam Anissimov traque les vérités successives, contradictoires, vertigineuses, de ce dépressif chronique, de cet érotomane flamboyant, lourd d'une enfance et d'une jeunesse qu'il cherche à dissimuler, dans les mille pages de son imposante biographie. Cela le valait bien, même si le parti pris « à l'américaine » de ce portrait minutieux alourdit parfois le modèle. La vie de Gary, il est vrai, n'a pas toujours été un feu d'artifice. Difficultés à se faire admettre, y compris comme officier aviateur pendant la guerre, en Angleterre, où les volontaires au grand saut ne sont pourtant pas légion ; ennui distingué des postes diplomatiques, à Sofia puis à Berne, avant la romanesque aventure américaine où, consul de France en Californie, il pourra briller de tous ses feux. L'imaginaire chez lui comblera les manques. Et même, à l'occasion, une bonne dose de mythomanie. On découvre tout au long du livre, non sans sourire, les petits et gros mensonges de Gary, ses inventions plutôt, jamais médiocres, jamais gratuites, procédant toujours d'une certaine idée de soi-même et d'un sens aigu de la farce universelle, jointe à un pessimisme fondamental qui fait de lui un « terroriste de l'humour ». Un exemple ? « La différence entre les Allemands héritiers d'une "immense" culture et les Simbas incultes, c'est que les Simbas mangeaient leurs victimes, tandis que les Allemands les transformaient en savon. Ce besoin de propreté, c'est la culture. »

Mythomanie, aussi, cette volonté constante de brouiller les pistes. Né Roman Kacew, à Vilnius et non à Moscou comme il le prétendit, Gary prendra grand soin d'arranger à sa façon ses premières années. Il a de qui tenir. Sa mère, Mina, l'héroïne inoubliable de La Promesse de l'aube, s'affirme ancienne comédienne sans qu'existe la moindre preuve de ce destin avorté ; son père, Arieh-Leïb Kacew, négociant en fourrures, abandonne femme et fils en 1925. Il mourra en déportation en 1943. De peur, juste avant d'entrer dans la chambre à gaz. Gary et sa mère commencent dès les années vingt une longue errance qui les conduit jusqu'à Nice. Le jeune Roman, devenu Romain, se voit investi d'une mission par cette mère fantasque qui le prend pour un génie et qui meurt seule d'un cancer de l'estomac en 1941 à Nice, tandis que son fils se bat : devenir quelqu'un à tout prix. Entreprise de toute une vie. Myriam Anissimov suit pas à pas les étapes de cette construction de soi d'un jeune immigré qui devient français par accident, puis qui épouse la France, sa culture, sa langue, son chef mythique, de Gaulle, dans des noces d'un demi siècle : « Le patriotisme, aime-t-il à dire, c'est l'amour des siens ; le nationalisme, c'est la haine des autres. » Passion brouillonne, avide, et parfois névrotique sur fond d'irrémédiable tristesse. Héros de guerre, diplomate et « grand écrivain français », de ceux que l'on identifie sans même les avoir lus, il incarne, après Claudel, Saint-John Perse, Morand, et quelques autres d'un moindre mérite, la figure de l'écrivain diplomate - situation malaisée pour un esprit libre, et qui encourage fortement à la schizophrénie. Une figure qui fait partie du paysage, au prix de nombreux malentendus sur l'oeuvre, la seule chose qui compte vraiment à ses yeux, et dont on lui conteste l'importance, le plaçant toujours un rang au-dessous des autres, de Malraux, de Sartre, de Camus, ce dont il souffre comme un damné. Au bout du compte, en fils obéissant, il aura tout conquis : talent, honneurs, gloire, femmes, argent. Fièvre constante et insatisfaction chronique. Gary est doué pour tout, sauf pour le bonheur.

Reste la légende, dont la biographe ausculte sans complaisance la réalité prosaïque, ce qui ne la rend pas moins fascinante, et deux passions dévorantes, compagnes de toute une vie : la littérature et les femmes. La littérature, il s'y attelle avec fureur, dès les années trente, tout en s'astreignant à des études de droit. Son premier manuscrit, Le Vin des morts, est jugé par Martin du Gard « l'oeuvre d'un fou, d'un mouton enragé ». C'est pendant la guerre, en Angleterre, dans les longs intervalles de peur et d'ennui qui séparent les vols de combat, qu'il compose ce qui deviendra son premier livre, Education européenne, considérable succès de l'après-guerre et incontestable réussite, en dépit des réserves de Sartre. Sa carrière est lancée. Et ses mérites de combattant valent au jeune homme pauvre des confins de l'Europe son premier poste d'attaché diplomatique, en compagnie de sa première épouse, Lesley Blanch, journaliste et écrivain, confidente sororale et rivale en écriture, sensiblement plus âgée que lui, qu'il trompe allègrement avec des femmes de diplomates un peu trop bonnets de nuit, ou de belles visiteuses de passage. Le charme des ambassades offre un vivier inépuisable à ce beau ténébreux bourrelé d'angoisse, avide d'éprouver sa séduction, à ce Don Juan qui écrira pourtant sur le tard un Pour Sganarelle, torrentiel essai sur le « roman total », écriture et vie mêlées, qu'il mettra magistralement en pratique dans l'ultime avatar d'Emile Ajar.

Car l'oeuvre s'écrit, diverse, inégale, fiévreuse, marquée de cet humour au bazooka et de ce pessimisme profond, comme dans Tulipe ou Les Cerfs-volants, que la critique peine souvent à bien jauger chez ce diplomate policé, insaisissable, capable de coups de sang phénoménaux à l'endroit de ses éditeurs. Son premier prix Goncourt, obtenu avec Les Racines du ciel, suffit à peine à calmer le besoin éperdu de reconnaissance, d'argent, de grandeur, du fils de Mina. La clef du personnage est là : un gouffre béant de désirs désespérés.

Devenir une légende est un travail à plein temps. Gary, homme-fiction, s'y emploie avec opiniâtreté. Epouser une actrice hollywoodienne pétillante, Jean Seberg, bientôt égérie de la Nouvelle Vague, souffrir les affres d'un divorce tumultueux d'avec la première épouse, rencontrer John Kennedy dans un dîner mémorable, tâter du cinéma, sans grande réussite : les années 60 marquent l'apogée de la figure de l'homme Gary, tandis que l'oeuvre sombre dans une indifférence à peine polie. Dans les années 70, ses derniers romans signés Gary tels Clair de femme ou Au-delà de cette limite votre ticket n'est plus valable, pochade sur les angoisses de l'impuissance, sont, il est vrai, assez éloignés de chefs-d'oeuvre comme Lady L. ou La Promesse de l'aube, et marquent un certain déclin. En apparence. Car dans l'ombre un autre Gary s'agite, le terroriste de l'humour, le théoricien du roman total prépare son dernier coup d'éclat. On a tout dit sur l'affaire Ajar. Myriam Anissimov détaille les moindres recoins de cette histoire pathétique et grandiose, commencée comme une farce de potache et dont le piège peu à peu se referme sur son inventeur, entre la peur d'être démasqué et le désir de dévoilement, Gary donne un corps à Ajar, celui de Paul Pavlowitch, un petit cousin sacrifié sur l'autel du canular suprême, manipule son entourage, mène la danse, au prix d'une perte de soi dont il mourra peut-être. Démarche suicidaire, sans doute, et coup littéraire génial : quatre livres en roue libre, syntaxe désossée et propos dansant sur le fil du rasoir, de Gros-Câlin à Pseudo, où il se met lui-même en scène sous les traits de Tonton Macoute. Comment croire que la critique n'y ait vu que du feu ? Et pourtant...

Mais Gary a brûlé ses cartouches. En 1979, la mort de Jean Seberg, dont il est séparé, le laisse sur le flanc. Harcelée par le FBI pour cause d'activisme pro-Black Panthers, en proie à la drogue, à la dépression, l'actrice s'est suicidée. Un an plus tard, Gary choisit de disparaître.

Que demande-t-on d'une grande biographie ? L'équation d'un être, la part de comédie qui n'oblitère pas l'authenticité, ni la grandeur, le récit d'un destin dans le siècle. La vie de Romain Gary fut un roman. Mission accomplie.

Les Premières journées d'études Romain Gary se tiendront le 6 mars à la Sorbonne, salle des Actes. Avec Olivier Achtouk, David Bellos, Dhia Gritli, Fabrice Larat, Anne Morange et Anne Simon.

Nos livres

À lire : « Le froid, roman en trois actes avec entractes », Andreï Guelassimov, traduit du russe par Polina Petrouchina, éd. Actes Sud

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