Robert Kahn : « Restituer ce jeu entre ébauches, fragments et quasi-achèvement »

Robert Kahn : « Restituer ce jeu entre ébauches, fragments et quasi-achèvement »

Entretiens avec Robert Kahn, traducteur d'une réédition des lettres à Milena et des ultimes écrits.

Germaniste, normalien, agrégé de lettres et féru de philologie, Robert Kahn a déjà traduit, pour les exigeantes et dynamiques éditions Nous, les lettres à Milena (sous le titre À Milena) et Derniers cahiers, qui regroupent les ultimes écrits (1922-1924) de Kafka dans leur ordre chronologique et leurs divers états d'aboutissement. À ce work in progress aussi fécond pour les chercheurs que passionnant et émouvant pour les lecteurs non spécialistes, s'ajoutera, vraisemblablement à l'automne prochain et toujours chez le même éditeur, sa traduction de l'intégralité du Journal, dont on ne connaît à ce jour en France qu'une version incomplète, traduite par Marthe Robert. Rencontre avec un kafkologue à plein temps.

En quoi était-il nécessaire de revenir sur des textes déjà largement connus ?

Robert Kahn. - Dire que les traductions du pionnier et découvreur Alexandre Vialatte, mais qui a réécrit Kafka à sa manière, avaient vieilli, n'a rien d'une révélation. Lorsque Kafka est passé dans le domaine public en 1994, on a vu une floraison de traductions (Bernard Lortholary, Georges-Arthur Goldschmidt, etc.) propre à soulever la chape de plomb posée sur l'oeuvre par les ayants droit de Vialatte, qui l'avaient mise dans une situation « kafkaïenne » : la loi avait engendré une situation inextricable. Le meilleur exemple en est sans doute l'avant-dernière édition de La Pléiade, un chantier mené par Claude David de 1976 à 1984. Il avait amendé les traductions de Vialatte, largement fautives. Les héritiers ont obtenu du tribunal que le travail de leur parent reste intact. Même s'il n'y a rien à opposer au jugement en tant que tel - il n'a fait que dire le droit -, il en résulte des volumes boursouflés, où toutes les modifications sont renvoyées en notes proliférant à l'infini, le tout pour le plus parfait inconfort du lecteur. Les Lettres à Milena, également traduites par Vialatte, ne sont entrées dans le domaine public qu'en janvier 2015, puisque Milena Jesenská est morte à Ravensbrück en 1944. Là aussi, j'ai tenté de corriger les erreurs factuelles de Vialatte, et surtout de dépouiller cette version de sa langue trop « littéraire » : la plume de Kafka était sèche, précise, et évitait avant tout de « faire du style ». J'ai donc essayé de restituer à ces missives leur littéralité, leur densité, leur rythme, et de rester le plus près possible du texte original, en respectant, par exemple, la ponctuation, ou son absence, et en reprenant telles quelles les nombreuses répétitions.

Ce parti pris est tout aussi radical dans Derniers cahiers...

Nous n'en sommes plus à une période de découverte de Kafka, lorsque son processus d'édition était tributaire de ce que Max Brod distillait, des textes qu'il exhumait de ses tiroirs au compte-goutte. Cela a donné lieu, en français mais aussi dans d'autres langues, à une pratique « anthologisante », à un regroupement des textes par affinités, en gardant ensemble ceux qui avaient une même structure - les trois romans, par exemple. Aujourd'hui, on dispose de presque tout, et il existe en allemand une édition critique quasi complète (Fischer, 1982), qui permet de restituer l'oeuvre dans la matérialité (cahiers, carnets, feuilles volantes, etc.) et la chronologie de sa production. J'ai travaillé à partir de cette édition, elle-même établie à partir des manuscrits conservés à la Bodleian Library d'Oxford. Cela permet, à mon avis, d'apporter au lecteur une compréhension fine de l'écriture, de la restituer dans son articulation particulière, dans ce jeu entre ébauche, fragment et quasi-achèvement, si caractéristique de la dernière période de sa vie.

Quelles sont, justement, les caractéristiques de cette dernière période ?

Outre un humour de plus en plus noir, fruit de ce que j'appelle par oxymore « un désespoir résigné » face aux difficultés matérielles et surtout aux progrès de la maladie qui va l'emporter, c'est sans aucun doute la dimension autobiographique. Même si elle n'est pas absente des périodes précédentes, elle s'y affirme ici avec force. De nombreux textes de cette période sont écrits à la première personne du singulier. Un exemple : vers la fin de 1921, il écrit dans le cahier qui renferme la nouvelle « Un artiste de la faim » : « L'écriture se refuse à moi. D'où le projet d'investigation autobiographique. Pas une biographie, mais investigation et mise à jour des plus petits éléments possibles. » L'écriture autobiographique n'a chez lui rien à voir avec les projets de Rousseau, de Goethe ou de Proust, mais consiste à dire comment on passe sa vie sur un trapèze, ou comment on construit son « Terrier ». Pour en revenir à cette nouvelle, le travail de l'animal qui installe son domaine est similaire au travail de l'écrivain Kafka. Comment ne pas comprendre en ce sens la phrase célèbre de l'animal fouisseur - « Mais pour un tel travail je n'ai que mon front » - comme une allégorie de son infinie solitude ?

Vous êtes en pleine traduction du Journal. Sur quels documents travaillez-vous ?

On dispose à présent de la quasi-intégralité des manuscrits, même si certains ont été détruits ou égarés. Surtout, on peut à présent y intégrer les fragments que Max Brod avait jugés obscènes et impubliables, notamment ceux qui concernent les visites dans les bordels de Prague, dont Marthe Robert ne disposait pas. On ne peut pas lui faire les mêmes reproches qu'à Vialatte, même si je trouve sa version encore un peu trop littéraire. Elle s'est penchée de très près sur la vie de Kafka et son rapport au monde juif, contrairement à Vialatte, qui s'en fichait complètement. Marthe Robert a notamment établi sa version à partir d'une très bonne traduction anglaise, à laquelle avait d'ailleurs participé Hannah Arendt. J'ai récemment consulté cette édition à la Bodleian d'Oxford, et j'ai voulu ensuite me la procurer dans la plus grande et plus complète librairie de Londres. Ils ne l'avaient pas et ne voulaien t même pas me la commander. C'est un symptôme qui pose problème sur le statut ambigu de cet auteur immense, sur l'écrivain, comme dit W. H. Auden, « le plus représentatif du XXe siècle ». Kafka, certes, est universellement connu. On trouve, par exemple, quarante traductions de La Métamorphose en espagnol, au moins dix en chinois... Mais Kafka est-il vraiment lu ? La connaissance du grand public va-t-elle au-delà du néologisme que l'on a forgé à partir de son nom ? La question mérite d'être posée.

À LIRE

À MILENA, Franz Kafka, traduit de l'allemand par Robert Kahn, éd. Nous,320 p., 18 E.

Entretien

Photo : Frantz Olivié © DR

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