Rencontre avec Brigitte Fontaine : Rimbaud Warrior

Rencontre avec Brigitte Fontaine : Rimbaud Warrior

Rien d'étonnant à ce que cette artiste exaltée considère comme un frère l'auteur des Illuminations. Rencontre sur son île (Saint-Louis) avec une romancière, poète et chanteuse qui ne mâche pas ses mots.

Lors d'une première rencontre en 2017 à l'occasion de la sortie de son roman L'Onyx rose (Flammarion), j'avais demandé à Brigitte Fontaine : « Qui êtes-vous ? Une musicienne ? Une auteur ? Une poète ? - Musicienne, non. Poète, oui. Ou "poétesse" à la rigueur car ça existait au Moyen Âge. Mais auteur, non, écrivaine, non. J'avais fait cette chanson : "Je suis un poète", très très violente, "je flashe sur les lueurs du liquide vaisselle". "Poète, poésie...", je n'aime pas trop ces mots. La poésie est partout. Je suis quelqu'un qui écrit, point barre. » Un récit aux allures de Mille et Une Nuits, l'épopée d'un toréador, composée de courts chapitres, très vifs, picturaux. « On dirait... des polaroïds ! Une suite de petits polaroïds... de toutes les couleurs... qui dansent ! »

Elle était tout en noir, des lunettes de soleil lui recouvraient la moitié du visage, elle fumait des cigarettes, qu'elle prenait l'une après l'autre, bien rangées dans une petite boîte en bois marquetée, et buvait du café. Cet hiver-là elle avait répondu « Fuuuuck » à quelques-unes de mes questions. Ou bien elle posait, tige et sourire aux lèvres, sans répondre, attendait la question suivante, celle-ci ne lui avait pas plu. Fuck ! Il y a certaines choses que Brigitte Fontaine ne supporte pas. Elle n'est pas rancunière, enfin ça dépend avec qui et pourquoi. « C'est peut-être la seule justice, la vengeance. » Il faut simplement savoir éviter certaines étiquettes. Comme avant-garde : « Avant-gaaaarde ! Elle est bonne celle-là. On me traite d'avant-garde. Il n'y a rien de plus démodé que l'avant-garde... et que la mode. Rien de plus démodé que la mode... » Il faut entendre sa voix rauque, abîmée par le tabac, qui rallonge les syllabes et phonèmes comme pour insister sur le nonsense de certaines expressions, pour jouer avec les mots et les sons. Brigitte Fontaine désarçonne, n'est jamais dans la complaisance.

Un an plus tard, elle publie Paroles d'Évangile, un recueil de poèmes. « Ça s'appelle comme ça, parce que tout est vrai dedans. » Je retourne la voir chez elle, sur l'île Saint-Louis. « Vous vous appelez comment déjà ? » Et plus tard :« Je vous ai reconnue à vos yeux », a-t-elle avoué. Elle avait pourtant demandé à ce que je fasse l'interview les yeux bandés parce que, chez elle - île Saint-Louis, donc -, c'était un « taudis ». Elle revenait d'un concert à Toulouse et n'avait pas eu le temps de ranger sa cuisine, où s'entremêlaient des bouquins, des coussins et objets divers, mais rien qui ne s'apparente à un véritable « bordel ». La musique berçait cette fin d'après-midi ensoleillée dans ce joli appartement situé en fond de cour, en haut de petits escaliers étroits et creusés par le temps. Brigitte Fontaine portait des lunettes de vue et m'avait finalement épargné le bandeau. Comme la première fois, elle était en noir de la tête aux pieds. Une casquette, un cuir, un leggin avec une jupe longue en résille, un collier de grosses chaînes argentées et des chaussures énormes, des spartiates compensées Hermès. « Mon booker, c'est-à-dire celui qui s'occupe de la programmation des spectacles, m'a fait un cadeau quand j'ai joué à Paris la semaine dernière : un foulard Hermès, nom de dieu. Atroce ! C'est pour les madames du 16e. J'étais furieuse et triste, et après on m'a dit "Tu peux changer", alors j'y suis allée avec mon camarade régisseur et j'ai trouvé ça. » Je lui demande ce qu'elle aurait préféré qu'on lui offre. Brigitte Fontaine buvait son café à la paille. « Surtout pas de nougat.

Un sweat uni avec écrit "Rien" dessus, ou un revolver chargé. »

L'interview commence, je lui propose un jeu : elle me raconte une histoire, ce qu'elle veut, en réaction à une thématique trouvée dans son livre. « Commençons par le "terrorisme". Parce que, dans L'Onyx rose, il y avait un chapitre intitulé "Apologie du terrorisme" et que, à propos de Paroles d'Évangile, vous écrivez : "Ceci n'est pas un manifeste terroriste." - Je suis une terroriste. Mais je suis aussi très gentille. Ça n'empêche pas. Je pose des petites bombes par-ci par-là. Mais pas en criant Allahou akbar. Je crie Allahou akbar, comme ça, pour le plaisir, mais pas au moment de poser des bombes. Je fais ça en douce pour pouvoir me casser le plus vite possible. Comme je suis pour la liberté, qu'on ne peut jamais atteindre d'ailleurs, je suis une terroriste puisqu'il n'y a que ça qui marche. Sauf là, en Algérie, bravo. Ce qu'ils [les médias ? les politiques ?] appellent le terrorisme, il est possible que ce soit une vengeance. Comme c'est peut-être la seule justice, la vengeance. Eh bien, c'est comme ça, on n'y peut rien. Je comprends, mais c'est tellement manipulé à droite à gauche, en dessous, en haut, que l'on ne comprend rien, et d'ailleurs comme on ne comprend rien à rien et bien voilà, c'est comme une habitude. Les djihadistes, soi-disant muslim, c'est des égarés complets, des fous absolus, de pauvres gens. »

« On dit également des manifestants qu'ils sont des terroristes en ce moment, notamment les black blocs... - Les back b... », elle hésite, « Comment vous dites ? - Black blocs. - C'est des anars qui foutent la merde... Moi je dis : vive la chienlit ! - Ils sont plutôt radicaux oui... » Tiens, radicalisation ? « Il y a un truc qui m'énerve au plus haut point, c'est que tout le monde dit que les djihadistes, les islamistes, se radicalisent, mais c'est pas du tout ça la religion ! Ok, les religions, c'est du poison, mais quand même, la religion musulmane n'est pas du tout comme ça ! Il ne s'agit pas de racine mais de déviation, ils sont déviés de l'orbite, ils sont des égarés complets, d'ailleurs on est tous des égarés, ok, mais eux, les pauvres, c'est des fous furieux, pas du tout radicalisés au contraire car "radicalisé" c'est la racine des choses. Jaurès, c'est un mec radical. Pierre Mendès France était très bien. Un jour, un mec d'extrême droite à l'Assemblée nationale, pendant que PMF parlait, lui a dit : "Ta gueule le circoncis !", alors il a répondu : "Votre femme est bien bavarde !" »

L'écriture ? « C'est vraiment ma came. Ça devient de plus en plus important. » Dans le premier texte de Paroles d'Évangile elle déclare sa détestation de l'explication de texte. Cette détestation se dirige-t-elle aussi vers l'école et l'enseignement ? « C'est des barbares, des sauvages, ceux qui font des explications de textes et qui exigent que l'on fasse des explications de textes quand on est petits. L'école ok, il en faut, ok. Seulement, qu'ils ne nous balancent pas leur stock à la gueule, les enseignants. Qu'ils se contentent de nous apprendre des choses. L'école, c'était l'horreur pour moi. Ça a surtout aidé à me mettre en colère et à me dévoyer. Et en plus ça a réussi à me faire dérailler, c'est eux les dérailleurs de trains, les saboteurs. Je trouvais ça complètement incompréhensible qu'ils nous fassent expliquer ce que l'auteur a voulu dire. Eh bien elle, ou il, a voulu dire ce qu'il ou elle a dit. Le décorticage, la dissection des mots et des états dans lesquels sont les écrivains ou les poètes au moment où ils écrivent, non je vous en prie ! Asseyez-vous prenez un petit café et bien des choses chez vous ! (Mes parents étaient instituteurs, hein.) »

Le mot « féminisme » n'apparaît jamais dans ses livres. Pourtant elle m'avait expliqué en décembre 2017 que tout ce qu'elle avait fait c'était pour les femmes. Que penser de l'affaire Weinstein ? « Une épidémie soudaine de harcèlement sexuel, comme s'il n'y avait pas autre chose à s'occuper ! Les femmes qui meurent tous les deux jours sous les coups de leurs mecs. Au lieu de féminiser tous les mots ou de porter plainte parce qu'un mec a frôlé leur cul. C'est ridicule. Avant tout le monde, avant que le féminisme existe, j'ai fait une chanson, un truc sur la côtelette, en référence à la côte d'Adam. Assez violent. Et d'autre part, je ne parle pas de ça, je parle de mon désir de contribuer à prouver que les femmes - d'ailleurs je n'emploie plus le mot "femme", il est trop entaché de honte et de mépris -, les meufs, sont des créatrices qui ont été étouffées longtemps. Mais il y en a qui ont réussi à exister en tant que créatrices, et je souhaite qu'elles sachent elles-mêmes qu'elles sont des créatrices et que les autres, éventuellement les mecs, le sachent aussi. Nom de Dieu ! J'insiste, sur le fait que ce sont des femmes - ouais, ouais, ouais, ouais - qui ont créé Les Mille et Une Nuits. »

Idéologie ? « Il n'y a plus d'idéologies. C'était pourtant pas mal. Ce que j'aime beaucoup c'est la Commune de Paris, Rosa Luxembourg et le Front populaire. » Des lectures fondatrices ? « Dostoïevski, Tchekhov, Laclos... Rimbaud, que je considère comme un frère. » Brigitte Fontaine avait consacré un livre-hommage au poète en 2017, Chute et ravissement. « Ce n'est pas un hommage, non. Il ne faut pas lire les quatrièmes de couverture, il n'y a que des mensonges. C'est une lettre à Rimbaud et aux autres et à moi-même. Voilà. À ceux qui traversent l'enfer, la mort, et qui peut-être ressuscitent. [...] J'ai beaucoup lu entre mes 15 et mes 19 ans. Maintenant beaucoup moins. Mais je relis tous les ans Les Liaisons dangereuses. Au moins tous les ans. Je connais par coeur. Et puis Le Journal d'une femme de chambre. Mais, pour le style, Les Liaisons dangereuses, c'est magnifique. J'ai bien aimé Duras, quelques fois, la pauvre pute, pauvre pute ! Je ne tiens pas compte de son personnage on s'en fout de son personnage, elle a fait quelques trucs beaux et drôles, et même au cinéma. Le Ravissement de Lol V. Stein, Détruire dit-elle, et La Pluie d'été. On ne croirait pas que c'est elle qui l'a écrite, parce que c'est drôle. Et on ne peut pas dire que c'est le sens de l'humour qui la caractérise. Mais en fait si. »

Adultes ? « Les adultes sont les forces de l'ordre. Les adultes, c'est les mâles entre 27 ans et 67 ans ! Autrement, il y a les juniors qui n'ont pas de place, les femmes, bon... elles n'ont de place nulle part sauf dans la fosse commune ou dans les rivières. Moi je n'ai jamais été adulte. J'en connais d'autres qui n'ont jamais été adultes. J'envie beaucoup les musiciens. Ça c'est beau, on n'échappe à tout je crois. À toute la merde, à tout le sbeul [le bordel], le sbeul ! Je déteste le soleil. J'aime la pluie et la nuit. Et la lumière artificielle, j'adore les bougies ! C'est une phobie le soleil. Ça me fait peur. Que la révolution soit la bienvenue. Les gilets jaunes ils sont bien braves. C'est la moindre des choses de se révolter. »

État d'arrestation ? « On est tous en état d'arrestation, et ils veulent tous nous mettre en état d'arrestation. Là, on est tous en état d'arrestation, ils ont réussi... » Silence. « Faut pas se manger les ongles, elle me lance. Y a qu'à fumer ! Non, c'est un poison épouvantable. » Puis elle s'adresse à son attaché de presse : « Didon ! Est-ce que tu crois que ça va comme ça pour demain, à la télé ? » Elle se lève, poseuse, et enfile une cape (noire) transparente à capuche par-dessus sa casquette. Elle se regarde dans le miroir : « Je suis un croisement entre Fifi Brindacier et Tatie Danielle. Je crois que c'est assez juste. Il y a également Jeanne d'Arc et Thérèse d'Avila. J'ai lu un truc qui m'a bien plu d'elle : "Il faut aimer Satan parce que c'est un pauvre être sans amour." Je trouve ça pas maaaal. »

 

Photo : Brigitte Fontaine, novembre 2019 © JOEL SAGET / AFP

 

À LIRE

PAROLES D'ÉVANGILE, Brigitte Fontaine, éd. du Tripode,80 p., 11 E.

WHAT A MESS !

1956. Elle s'installe à Paris, devient comédienne et joue notamment au Théâtre de la Huchette.

1969. Rencontre Areski Belkacem, devient chanteuse.

2005. Se consacre de plus en plus à la littérature (24 livres à ce jour).

Entretien

Photo : Frantz Olivié © DR

Frantz Olivié :
« La financiarisation du livre est en train de produire une culture d'aéroport inepte »

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À lire : Poésie, etc., Guy Debord, éd. L'Échappée, « La Librairie de Guy Debord », 528 p., 24 E.

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