Voyage en terre de poésie avec Saint-Exupéry

Voyage en terre de poésie avec Saint-Exupéry

Début février, se tenait au Club des Poètes une soirée dédiée à Antoine de Saint-Exupéry. Un auteur aux multiples facettes, à lire et relire, comme nous l’écrivons dans notre numéro de mars. Si tout le monde connaît l’écrivain aviateur et aventurier, qui parle de Saint-Ex poète ?

Par Manon Houtart

Devant le 7, rue de Bourgogne, quelques jeunes habitués du Club des Poètes arpentent le trottoir, seuls, en marmonnant : ils répètent le texte qu’ils réciteront dans quelques minutes devant le comptoir de ce café littéraire historique, qui détonne avec les façades léchées du très chic VIIarrondissement de Paris. D’autres discutent avec emphase, cigarette aux lèvres et livre en main. Ce soir, on déclame du Saint-Ex, et surtout, des extraits de Citadelle, son œuvre magistrale, posthume et inachevée, que l’auteur appelait « son Poème ».

Une fois franchie la lourde porte en bois du café, chacun tente de se frayer un chemin parmi les tables, et de faufiler une main dans le frigo pour attraper des bières : ici, la confiance règne, chacun se sert et on paye à la fin. Après avoir sorti les tables dehors pour dégager l’espace et permettre à la foule de se tenir ensemble dans ce petit espace rustique, le tenancier du bar annonce que nous entrons « en territoire de poésie ». Les lumières s’éteignent, les derniers chuchotements se mêlent aux bruits de couverts, le chat de la maison ronronne en se glissant entre les jambes des quelques auditeurs assis par terre. Des voix encore non identifiées émergent alors du silence. Elles s’alternent d’un vers à l’autre, et parfois se chevauchent, selon une répartition improvisée. On entend d’abord « Le Bateau ivre » de Rimbaud puis « Bon conseil aux amants » d’Hugo, en attendant les récitants de Saint-Exupéry, qui se font désirer. 

Puis deux acolytes du Collège de Tesse, ce collectif informel d’amoureux de la poésie mystique du XXsiècle, se mettent à déclamer avec passion des textes de Citadelle – par cœur, bien sûr, comme le veut la règle du jeu au Club des Poètes. « Citadelle est un texte sublime, touchant, âpre, injustement méconnu, aux accents prophétiques, qui puise sa force dans l'attrait irrésistible que l'écrivain éprouvait pour le désert et son silence », affirme l’un d’eux, jeune pro pour qui la poésie est une bouffée d’air. Ces fragments littéraires sur le travail, l’amitié, la sensibilité de l’enfance résonnent en effet comme de longs poèmes en prose. Un passage du Petit Prince, ponctué d’airs de flûte traversière par un quinquagénaire au look hippie, est ensuite offert au public conquis.

Blaise Rosnay, le patron, annonce alors une brève halte dans notre voyage poétique et les conversations reprennent dans une franche camaraderie. « Je suis touché par les textes de Saint-Ex », confie-t-il en débouchant une bouteille de l’unique vin rouge servi en ce lieu, « mais je trouve que certains de ses textes sont un peu « prêchi-prêcha » ». Blaise est plutôt féru de Baudelaire, Rimbaud, Char, Aragon, Cendrars (dont il a d’ailleurs hérité du prénom), et tient également à réciter régulièrement les textes de son père, le poète Jean-Pierre Rosnay. C’est ce dernier qui a fondé le Club des Poètes en 1961, ayant à cœur de faire vivre la poésie hors du livre. Aujourd’hui, le lieu s’anime chaque mardi, vendredi et samedi soir, grâce à une poignée d’étudiants – autant français qu’internationaux –  qui gravitent fidèlement autour de Blaise et partagent un répertoire poétique hautement maîtrisé, avec lequel ils jonglent avec ferveur chaque soir de récital. L’atmosphère y est parfois mâtinée de mélancolie, façon poètes maudits – on a alors droit aux 445 vers de la Prose du Transsibérien de Cendrars, suivi du « Voyage » de Baudelaire –, mais l’esprit est la plupart du temps enjoué, faisant la part belle aux chansons de Boris Vian entonnées guitare à la main ou aux fables de La Fontaine à plusieurs voix.

 

Photo : Tallandier / Bridgeman

Entretien

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