Rendez vos tabliers !

Rendez vos tabliers !

Pour la philosophe américaine Nancy Fraser, les féministes ne devraient pas se fixer sur l'unique question de l'avortement, mais élargir tous azimuts leurs revendications et appeler à une grève des activités non rémunérées.

Alors que les attaques antiféministes s'enchaînent (comme aux États-Unis, contre l'avortement, et en France, contre une « terreur féministe »), que peuvent faire les mouvements féministes ?

Nancy Fraser. – La situation est compliquée : alors même qu'émergent des forces militantes féministes dans plusieurs parties du monde, lesquelles s'intéressent à toutes les questions féministes traditionnelles mais pas uniquement, des mouvements populistes de droite ouvertement antiféministes surgissent de partout, comme avec l'élection de Bolsonaro au Brésil. Il y a aussi des antiféministes dans la droite traditionnelle, des nostalgiques, mais quand ils sont au pouvoir, leur antiféminisme n'est pas toujours au centre de leur politique. Évidemment, il faut quand même lutter contre eux ! Aux États-Unis, par exemple, la campagne contre l'avortement dure depuis quarante ans. Les anti-avortements ont toujours réussi à faire des ajustements dans chaque État ; ils obligent les féministes à s'engager contre eux séparément, dans chaque État, c'est épuisant. Et ça fait partie de leur stratégie : nous épuiser. Jusqu'à présent, ils n'ont pas réussi à changer la loi au niveau national, mais il est possible que cela arrive avec la désignation par Trump de deux nouveaux juges de droite à la Cour suprême. On ne sait pas...

Je ferais malgré tout une mise en garde. On tend un piège aux féministes : faire de nous un single-issue movement, qui n'a qu'une cause, qu'une revendication, la justice reproductive, en l'occurrence l'avortement. Si on nous voit comme des fanatiques d'une unique question, nous perdons la possibilité d'engager le grand public sur d'autres causes sur lesquelles il est important d'avoir un point de vue féministe. Il faut trouver le moyen d'intégrer la lutte pour la justice reproductive avec les luttes pour les services publics, pour l'augmentation des salaires, pour une politique sociale, toutes les choses qui concernent la plupart des femmes et l'humanité en général.

Comment le féminisme peut-il être reconnu comme une part entière de ces causes majoritaires ?

Le féminisme doit devenir un mouvement qui ne s’occupe pas uniquement des questions traditionnellement dites féminines comme la reproduction biologique. Il faut aussi prendre compte la situation totale, qui est une situation de crise multiple : écologique, politique, de la reproduction sociale. La cause de ces crises est quarante ans de néolibéralisme. Or ce néolibéralisme se justifiait souvent avec une aura progressiste, d’un masque féministe, au point que certains associent maintenant le féminisme avec les mouvements néolibéraux et les classes aisées. C’est absolument essentiel que les féministes refusent cette association, que nous rompions notre lien avec le pouvoir néolibéral et brisions la conception que le féminisme est un mouvement élitiste.

Pour cela, je dirais qu’il faut proposer une sorte de populisme féministe. Je sais que le populisme de droite est très mauvais, mais selon moi ça ne veut pas dire que le populisme est une mauvaise stratégie. Il y a une opportunité pour une sorte de populisme féministe qui s’adresse aux 99 % [par opposition au 1 % des plus riches]. Ce féminisme ne laisse pas tomber les questions traditionnelles mais les intègre dans une perspective plus large, pour aborder les sujets brûlants et les dangers actuels.

Est-ce pour cela que vous proposez la grève comme mode d'action féministe, un mode d'action associé aux classes ouvrières ?

Ce n'est pas nous qui l'avons proposée, c'est arrivé un peu spontanément dans plusieurs pays. Au début, ces mouvements n'étaient pas concertés. Il y a eu des grèves contre l'interdiction de l'avortement en Pologne, en Irlande, contre les violences faites aux femmes et les féminicides en Argentine, au Brésil. Puis ces mouvements se sont coordonnés et ont appelé à une journée de grève le 8 Mars, journée internationale du droit des femmes. Cette fête nous vient des années 1920. Le 8 Mars était une fête ouvrière, socialiste. Avec le temps, c'est devenu une sorte d'autre fête des Mères, c'est-à-dire une fête sentimentale, dépolitisée, où l'on donne une boîte de chocolats à sa secrétaire. Depuis plusieurs années, des mouvements féministes ont repolitisé cette journée, notamment en déclarant une grève non seulement du travail rémunéré, mais aussi des activités non rémunérées : le nettoyage, le soin, les courses, toutes ces choses sans lesquelles l'économie officielle ne peut fonctionner mais qui ne sont ni reconnues, ni rémunérées, ni valorisées. Ce nouveau type de grève a pris de l'ampleur et a réuni des millions de personnes dans certains pays, y compris des hommes, en particulier dans le sud de l'Europe (en Espagne, au Portugal, en Grèce) et en Amérique latine. Il y a également eu des manifestations assez impressionnantes en Turquie et en Indonésie. Très peu en France malheureusement, peu aussi aux États-Unis. L'activisme qui a émergé avec ce mouvement est explicitement anticapitaliste, antiraciste, anti-impérialiste, antimilitariste et écologique. Il incarne ce que propose le livre : qu'il faut intégrer les luttes féministes aux questions actuelles, comme la lutte contre l'austérité.

Ni le 8 mars ni l’appel du « 6 novembre 15 h 35 » [date à partir de laquelle les femmes travaillent « gratuitement » par rapport à l’écart de salaire annuel avec leurs collègues masculins] n’ont réussi à rassembler en France. Cela peut notamment s’expliquer par un sentiment que la grève n’est plus un moyen d’action efficace dans notre pays… Mais, au regard de vos propos, et malgré la légitimité de la démarche, pensez-vous que focaliser la grève autour de l’inégalité salariale femmes-hommes pouvait apparaître comme une cause trop isolée du reste du climat social ?

Je crois. Si moi, femme de classe moyenne, éduquée, professeur, j’obtiens un salaire égal aux hommes dans la même situation, cela laisse inchangées toutes les inégalités et les hiérarchies sociales dans les classes inférieures. Pour les autres, l’égalité dans des conditions de baisse de salaire, de précarité, d’augmentation du nombre d’heures de travail nécessaires pour vivre ou faire vivre sa famille, c’est une égalité dans la pauvreté. Et nous ne pouvons pas nous satisfaire de ça. Ce n’est pas délibéré, mais je crains que ces efforts ne renforcent l’impression que le féminisme ne bénéficie qu’à la strate supérieure. Il faut absolument trouver de nouvelles tactiques.

Et, aux États-Unis, pourquoi pensez-vous que la grève des femmes n’arrive pas à mobiliser, du moins pas encore ?​

C’est difficile à dire. J’ai l’espoir que cela va venir. Je crois que nous sommes maintenant au début d’une période de radicalisation. Cela se voit à travers des événements comme l’élection au Congrès d’une nouvelle génération de jeunes femmes très militantes. Vous avez entendu parler d’AOC [Alexandria Ocasio-Cortez], qui n’est qu’une de ces six ou sept autres femmes. Nous nous trouvons au commencement de quelque chose de nouveau. Pour l’instant, toute l’attention nationale est sur la campagne présidentielle. Dans ce contexte, il me semble que le féminisme pour les 99 % doit trouver des moyens d’intervenir dans ce champ. Pas simplement pour faire élire une femme – ce n’est pas une histoire de représentation – mais pour soutenir le côté gauche du Parti démocrate, celui de Sanders et d’Ocasio-Cortez. Dans cette situation, je ne sais pas si la grève est le mode d’action le plus prometteur. C’est surtout une tactique pour attirer l’attention sur un travail invisible. Cela ne veut pas dire que c’est toujours la chose à faire, dans tous les contextes.

Que pensez-vous des appels à plus de « sororité » pour supporter les attaques antiféministes ?

Si cela veut dire que je dois marcher bras dessus bras dessous avec Christine Lagarde, c'est non. Il y a des femmes qui soutiennent voire qui dirigent des forces très destructrices contre la grande majorité des femmes et des hommes. Et je devrais faire preuve de sororité avec elles ? Non. Par ailleurs, le terme « sororité » évoque toutes les femmes, mais que les femmes. Notre situation demande qu'on travaille, quand c'est possible, avec des hommes qui partagent les mêmes visions émancipatrices, qui sont eux-mêmes des féministes, c'est-à-dire qui croient que l'injustice genrée existe et qu'il faut changer les choses. S'ils croient en nos valeurs et agissent avec nous, ils méritent d'être qualifiés de féministes. Comme je l'entends – c'est peut-être différent en France –, sisterhood est un terme un peu daté, et je ne suis pas sûre qu'il vaille la peine de le réhabiliter. Je préfère des mots comme « solidarité », « alliance ». Parler de « mouvement pour les 99 % » est une façon de parler de sororité et de solidarité, c'est très inclusif. Il s'agit d'être inclusif sans effacer des différences importantes dans les oppressions et dans les revendications. La sororité ne doit pas servir qu'à recouvrir les divisions.

Pourquoi, après des années dans le champ universitaire, avez-vous décidé d'écrire un texte si politique ?

Le présent appelle des gestes politiques. Nous sommes dans un moment de crise générale, pas seulement économique. La crise écologique se croise avec la crise financière, la crise de la reproduction sociale (1), la crise politique. La crédibilité des élites s'est effondrée, les acteurs traditionnels sont désarmés. On ne peut plus faire la politique habituelle, on ne peut plus faire le travail intellectuel comme si de rien n'était, la philosophie comme si de rien n'était. Il faut faire des propositions. Il faut prendre position.

Une partie de cette crise générale est également une crise du féminisme libéral, qui était devenu le courant hégémonique de notre mouvement. Hillary Clinton en était la représentation parfaite. Sa défaite nous pousse à tourner la page. Je suis ravie qu'aux États-Unis, en ce moment, même si nous n'avons pas une grande grève du 8 Mars, nous avons des forces importantes à gauche qui s'immiscent dans la brèche pour organiser un projet qui pourrait réussir à bloquer Trump. C'est un temps de désorientation, mais le champ est ouvert. Ce livre est l'un de ces gestes politiques. J'espère qu'il y en aura plein d'autres, ce n'est pas le dernier mot.

 

À lire : notre critique de Féminisme pour le 99 %, « À l'aile gauche du féminisme »

(1) Cette notion désigne ici les besoins fondamentaux des travailleurs, sans lesquels ils ne pourraient participer à la production de biens : accès aux soins, à une alimentation et un environnement sains, à une éducation de qualité, à des logements décents, etc.

 

Photo : Manifestation féministe du 8 mars 2019, à Santander, en Espagne © Joaquin Gomez Sastre/NurPhoto/Via AFP

L'UNIVERSALITÉ PAR LE BAS

Nancy Fraser est professeur de philosophie et de politique à la New School for Social Research de New York. Elle a coécrit Féminisme pour les 99 % avec Cinzia Arruzza et Tithi Bhattacharya, elles-mêmes professeurs et activistes. « Notre manifeste rejette à la fois l'approche réductrice de gauche, qui conçoit la classe ouvrière comme une abstraction homogène et vide, et celle du néolibéralisme "progressiste" qui célèbre la diversité comme s'il s'agissait d'une fin en soi. En lieu et place, nous proposons un universalisme façonné par la multiplicité des luttes venant d'en bas. »

À LIRE

FÉMINISME POURLES 99 %. UN MANIFESTE, Cinzia Arruzza, Tithi Bhattacharya et Nancy Fraser, éd. La Découverte, 128 p., 12 E.

Entretien

Photo : Frantz Olivié © DR

Frantz Olivié :
« La financiarisation du livre est en train de produire une culture d'aéroport inepte »

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À lire : Poésie, etc., Guy Debord, éd. L'Échappée, « La Librairie de Guy Debord », 528 p., 24 E.

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