Rembobinage

Rembobinage

« Ces films qui ont regardé mon enfance » : ce dont Jean Louis Schefer voulait témoigner dans son essai L'Homme ordinaire du cinéma. Ici, ce sont des films qui regardent une dépression, une absence à soi. Après une rupture, un homme de 45 ans se retrouve seul dans un village alsacien. Comme enterré vivant, Frank Beauvais plonge dans une catalepsie routinière qu'il expose en voix off, dans un texte à la fois tourmenté et clinique. Le naufragé se raccroche à une cinéphilie compulsive - quelque 400 films en six mois. Le boulimique mange de tout : classiques du répertoire, nouveautés téléchargées, bizarreries kitsch... Tout ce que nous voyons provient de ce festin désespéré : Beauvais n'a tourné aucun des plans qui s'enchaînent sous nos yeux. Les visages en sont quasi absents : y prévalent natures mortes, paysages, fragments corporels, silhouettes... Ce n'est certes pas la première fois qu'on monte des plans dus à des tiers ; le genre a même un nom - le found footage. Mais il soutient ici une narration intime, la provoque et y réagit. On touche là comme rarement à l'indicible de l'autobiographie : si sincère ou impudique soit-on, on ne se raconte jamais qu'avec des mots, et peut-être aussi des images, inventés et usés par d'autres. Frank Beauvais partage des visions qui l'ont rempli et effacé tout à la fois. Peut-il encore déménager ? C'est l'une des questions, vitales, du récit. Au moins vide-t-il son intérieur, livrant un film incomparable.

À VOIR

NE CROYEZ SURTOUT PAS QUE JE HURLE, un film de Frank Beauvais, 1 h 15, en salle le 25 septembre

Nos livres

À lire : Révolution aux confins, Annette Hug, traduit de l'allemand Suisse par Camille Luscher, éd. Zoé