Révolte et progrès

Révolte et progrès

Dans la pensée libérale comme dans la vulgate marxiste, la notion de progrès, introduite au siècle dernier, condamne l'idée de révolte. N'est-il pas temps de réinscrire celle-ci dans un monde qui a installé le progrès au coeur d'une philosophie de l'ordre ?

Un article tiré du Magazine littéraire N°365, « Éloge de la révolte » (daté mai 1998).

La révolte se signale d'abord par un cri. Sa tonalité est celle de la violence et de l'exaltation. Ses mots sont ceux de l'indignation et du refus, parfois du déchirement. De la simple désobéissance à la protestation enflammée, en passant par la contestation bavarde, elle inspire toutes les formes de l'insoumission, jusqu'aux paroxysmes que constituent la mutinerie ou l'insurrection. Potemkine ou Varsovie. Elle se donne pour cible l'autorité abusive d'un tyran, d'un monarque ou d'une junte ; elle peut aussi viser la chape d'ennui qu'installe et entretient le conformisme d'une société figée par ses peurs fondamentales. Qui dit révolte, dit littéralement volte-face. Celui qui se révolte ne se contente pas d'une dissidence ; ayant fait écart, il se retourne contre ceux qu'il considère comme les fauteurs de l'intolérable, il les interpelle et les affronte. Il se soucie peu d'histoire. L'inacceptable est inacceptable, dans l'urgence de l'instant et pour l'éternité. Spartacus ou Antigone hantent encore nos esprits par la radicalité de leurs défis. Ils ont témoigné pour toujours, chacun à sa façon, de la limite qui sépare l'humanité de l'inhumanité dans l'humanité même. Mais André Breton avertissait : « En matière de révolte, aucun de nous ne doit avoir besoin d'ancêtres ».

Les pensées qui s'ordonnent autour de la notion de progrès appartiennent à un tout autre registre, à première vue opposé. Le progrès, c'est la marche, la marche en avant. Qu'on identifie son but à la vertu, au bonheur ou à la puissance, le progrès apparaît toujours comme une victoire de la liberté humaine sur l'adversité. Plus que sa trajectoire, c'est son rythme qui importe, d'autant plus appréciable qu'il serait régulier. On le voudrait sans à-coup, indolore sinon insensible. On le chante, de préférence en choeur avec orchestration cuivrée. Son vocabulaire est celui de la conquête et de la maîtrise. Il finit toujours par parler d'ordre ou d'organisation. Il constitue le noyau de la philosophie spontanée des hommes de sciences, des ingénieurs, des médecins, des administrateurs et des pédagogues. Il inspire ainsi la pensée de ceux qui, jour après jour, façonnent le monde contemporain. Nul homme politique, même le plus rétrograde, ne peut se dispenser d'y sacrifier.

Un ordre supérieur

A peine forgée, au tournant du siècle dernier, cette notion de progrès se vit surimposer celles de développement et d'évolution. En dépit de l'apparente synonymie, ce fut au prix d'un véritable retournement de sens. Le progrès consacre en effet une victoire de la volonté humaine sur le monde ; l'évolution désigne une soumission de cette même volonté à des forces naturelles. Et l'évolutionnisme historique repose sur cette équivoque qui inscrit la nécessité au principe de la liberté.

Les penseurs libéraux qui s'y rallièrent, à l'instar de Herbert Spencer, ne manifestèrent ainsi pas la moindre complaisance pour la révolte. Quelle impatience ! Quelle légèreté ! Quelle prétention aussi ! Ils n'y virent que violences aveugles d'enragés issus des classes dangereuses ou agitations vaines d'intellectuels en mal d'idéal. L'histoire les rassurait : le désordre d'aujourd'hui n'est jamais que transitoire, il accouchera demain d'un ordre supérieur, plus étendu et mieux intégré.

Les adeptes de la vulgate marxiste ne se montrèrent pas plus tendres. Le matérialisme historique n'enseigne-t-il pas que l'évolution des sociétés capitalistes mène à une crise inéluctable et fatale ? Seule une révolution menée par le prolétariat organisé permettra à l'humanité de reprendre d'un pas assuré sa marche en avant. Le progrès est à ce prix. Il apparaît toutefois, en dernière instance, comme le fruit du développement des forces productives.

Travers de petits-bourgeois mécontents, la révolte ne risque-t-elle pas sinon d'entraver, car elle est irrésistible, du moins de ralentir la révolution qui s'annonce ? Marx lui-même avait déjà fustigé l'irresponsabilité de ceux qui voulaient ainsi brûler les étapes. Lénine et le parti bolchevique avaient mené une lutte sans merci contre les nihilistes et anarchistes russes. Staline martela un appel incantatoire à l'avènement de l'« homme nouveau » dans la société sans classes.

Depuis que le parti de la révolution s'était converti en parti d'État en Union soviétique, la suspicion avait fait place à la répression. Toute révolte y passait pour le fait d'« asociaux » potentiellement délinquants ou d'intellectuels égarés murés dans leur subjectivité individualiste, qui auraient perdu la raison historique. On leur réserva prisons, goulag et hôpitaux psychiatriques.

Juxtaposer le rouge et le noir, mêler ces deux couleurs dans les mêmes cortèges ainsi que le firent les manifestants étudiants de Mai 1968, n'allait donc nullement de soi.

De là l'accueil qui leur fut réservé. Pour les gaullistes et leurs alliés libéraux, cette révolte se résumait à un gigantesque monôme organisé par les enfants gâtés – et ingrats – de la fameuse société de consommation. Une rançon du progrès en somme. Tout allait donc rentrer dans l'ordre. Si l'on parvenait du moins à isoler et réduire les groupuscules révolutionnaires manipulés par l'étranger.

Dès le premier jour, le Parti communiste français fustigea les manifestants. L'anathème léniniste « gauchistes ! » lui permit d'assimiler le mouvement des étudiants à celui de « fils à papa » irresponsables qui, faute d'encadrement ouvrier, allaient faire le jeu du pouvoir. « Gauchisme : maladie infantile du communisme », énonçaient les bons dictionnaires du marxisme. On allait soigner cette rougeole. Et tout rentrerait dans l'ordre. L'écho de la révolte dans le monde ouvrier rendit l'affaire délicate. Les prolétaires, agents du progrès technique et économique, entendaient bien saisir l'occasion pour arracher une part de croissance en faveur du progrès social.

Quant aux fameux groupuscules, la plupart gardaient l'oeil dans le rétroviseur. Ils se voulaient révolutionnaires, il leur fallait des ancêtres. Ils s'en trouvèrent à profusion : 1789, 1848, 1871, 1917, 1949... Ce fut une véritable cohue, dont témoigne une iconographie surchargée. Du moins, croyaient-ils tous savoir, de science certaine, que la révolte ne vaut rien si elle n'annonce la révolution. Laquelle leur paraissait inévitable pour peu que les prolétaires soient libérés de l'emprise des partis réformistes...

« La révolte ne prépare pas ; elle indique »

Le seul mot d'ordre sur lequel ils purent se mettre d'accord s'adressait bizarrement à eux-mêmes : « ce n'est qu'un début, continuons le combat ». Pendant que cette ritournelle d'autopersuasion révolutionnaire scandée par sifflets à roulette s'exaspérait sur le pavé parisien, le peuple, en masse, se contentait de l'indicible joie d'avoir osé se révolter. Il savait bien que la révolte « n'est pas l'andante de l'allegro révolutionnaire ; encore moins son scherzo », comme l'écrivait joliment François Châtelet qui concluait : « la révolte ne prépare pas ; elle indique ».

Trente ans après, l'idée même de révolution a été comme éradiquée de la pensée politique. André Glucksmann, auteur en 1968 d'un petit traité publié sous le titre Stratégie et révolution en France 1968 se porta, avec les Maîtres penseurs (1977), aux avant-postes d'une offensive idéologique médiatiquement mise en scène dont le résultat fut d'associer définitivement cette idée à celle du totalitarisme.

La logique voulait que le progrès, dans la version évolutionniste qui lui avait permis de soutenir l'idée de révolution, fût à son tour mis en accusation. C'est ce qui arriva dès les années 80 avec la montée du « postmodernisme ». On forgea le mot de techno-science pour dénoncer les illusions et dégâts du progrès. Le jaillissement puis l'essor des biotechnologies, les désastres écologiques à répétition, les ravages du chômage lié à l'expansion des nouvelles technologies informatisées suscitent aujourd'hui des interrogations angoissées. La substance d'un discours éthique inépuisable.

Comment ne pas s'interroger sur l'impuissance de ce discours ? Et ne pas le soupçonner de quelque mauvaise foi dès lors qu'il coexiste avec des pratiques gouvernées par le scientisme le plus brutal ?

Saurons-nous défaire le lien qui s'est noué au tournant du siècle dernier entre progrès et évolution ? Celui-là même qui avait installé le progrès au coeur d'une philosophie de l'ordre, réformiste ou révolutionnaire ? N'est-il pas grand temps de réinscrire la révolte au principe des progrès dont les êtres humains se sont toujours avérés capables dès lors qu'ils ont su dire « non » à toute autorité absolue, divine ou humaine ?

Au lieu de cultiver à l'occasion de chaque conquête du savoir l'image terrifiante de Prométhée enchaîné, oublions le rocher du Caucase et l'aigle obstiné. Un « prométhéisme diffus s'attache à l'acquisition des connaissances » affirmait Gaston Bachelard qui, dans l'un de ses plus beaux textes, appelait chacun à devenir « le Prométhée de soi-même ».

Grande leçon pour un temps dont la pensée semble succomber au conformisme par peur de l'inconnu et haine du risque.

 

* Philosophe, professeur à l'université Denis Diderot-Paris 7, Dominique Lecourt a publié de nombreux ouvrages dont Prométhée, Faust, Frankenstein : Fondements imaginaires de l'éthique éd. Synthélabo/PUF, 1996, L'avenir du progrès éd. Textuel, 1997, Déclarer la philosophie éd. PUF, 1997, L'Amérique entre la Bible et Darwin éd. Quadrige/PUF, 1998.

 

Photo : © STEPHANE DE SAKUTIN / AFP

Nos livres

À lire : Le dictionnaire des émotions ou comment cultiver son intelligence émotionnelle, Tiffany Watt Smith, traduit de l'anglais par Frederick Bronsen, éd. Zulma essais

#ConfinementLecture

Liseuse

Notre liste d'initiatives pour lire sans sortir de chez soi

Supplément web

Chaque numéro du Nouveau Magazine littéraire est complété d'articles en accès libre à lire sur ce site internet. 

MARS :

► Musique des archétypes : Pascal Dusapin, l’un des plus grands compositeurs contemporains français, présente son rapport à Shakespeare et en particulier à Macbeth.

► Manon Lescaut, amour et désillusion : Vincent Huguet, metteur en scène, nous livre sa vision de la femme la plus fatale du répertoire français.

► Les secrets du Mossad : entretien avec Ronen Bergman, auteur du best-seller mondial Lève-toi et tue le premier.

Les écrivains journalistes avec RetroNews

Pour accompagner notre dossier sur l'âge d'or de la littérature américaine, nous vous proposons de découvrir une archive de Retronews, le site de presse de la Bnf.

Retronews - BNF