Résurgences de « La Peste »

Résurgences de « La Peste »

Le roman de Camus connaît un regain de popularité avec l'épidémie de Covid-19. Mais qu'allons-nous chercher en relisant La Peste ?

Prolongeant, dans son discours du Nobel, l'intuition de Dostoïevski selon laquelle la beauté sauvera le monde, Alexandre Soljenitsyne eut cette réflexion : « Les oeuvres d'art qui ont cherché la vérité profonde et nous la présentent comme une force vivante s'emparent de nous et s'imposent à nous, et personne, jamais, même dans les âges à venir, ne pourra les réfuter. » De quoi éclairer la corrélation douce-amère à laquelle nous assistons, entre la diffusion du coronavirus et l'augmentation soudaine des ventes de La Peste. Qu'allons-nous chercher dans le roman de Camus ? La légitimation de notre panique ? Probablement. Mais le lecteur attentif saisira une leçon autrement plus précieuse dans la chronique de Rieux, qui se fait le témoin de ce que – « pour le malheur et l'enseignement des hommes » – les fléaux disent de nous. Récit clinique de l'évolution d'une maladie aussi meurtrière que spectaculaire, La Peste est également l'histoire de l'aveuglement collectif d'un peuple réveillé sans sommation. Les Oranais, qui rechignent à renoncer à leurs petites habitudes, comprennent, en voyant les portes de la ville se fermer et les chiffres des morts augmenter, qu'une épidémie est nécessairement, qu'ils le veuillent ou non, l'affaire de tous. Le pharmakon du confinement, en infligeant à la population le supplice de l'exil intérieur et de la séparation, lui offre l'expérience de la solidarité dans la souffrance. Et il met en lumière la cohabitation d'un sens aigu de la responsabilité collective – incarnée par la création de formations sanitaires assurées par quelques résistants déterminés – et d'un indécrottable nombrilisme. Comme les Oranais insouciants continuent à s'agglutiner dans les bars, les Français ont majoritairement fait fi des mesures prophylactiques élémentaires recommandées par les médecins. C'est que nous manquons, nous aussi, cruellement d'imagination. Celle qui fait deviner, au-delà de l'éternuement qu'on ne prend pas la peine de retenir dans son coude, le passant immunodéprimé dont on souffle l'arrêt de mort. Puisse la prose de Camus nous inoculer ce vertige qui seul peut nous rappeler au sens de la responsabilité qui fait le commun des mortels.

 

Photo : Applaudissements à Paris durant l'épidémie de Covid-19 © Antoine Wdo/Hans Lucas/Via AFP

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