Récits viraux

Récits viraux

Le coronavirus a réveillé des fantasmes anciens où se mêlent rumeurs, relents racistes et angoisses de transgression. Telles les calamités qui s'abattent sur la cité dans Œdipe roi,ou sur l'Égypte dans l'Ancien Testament.

L'épidémie de coronavirus a inspiré une fiction collective et raciste : celle qui dépeint les Chinois en mangeurs de chauve-souris en soupe. Celle-ci rappelle une autre fiction collective et raciste, née avec le sida, selon laquelle le virus serait passé des singes du Cameroun à l'homme via une relation sexuelle. Bien sûr, ces deux fictions sont fausses : les chauves-souris ont probablement accueilli les virus, mais les Chinois ne les incluent pas dans leur gastronomie. Elles sont en revanche consommées en soupe dans les îles de Palaos, en Micronésie (aucun cas connu de contamination), et c'est, semble-t-il, les images d'une blogueuse chinoise goûtant cette spécialité locale qui a lancé la rumeur. De même, il est établi que le sida est passé des singes aux hommes via des blessures de chasse, ou la consommation de viande de brousse. Mais ces fictions sont révélatrices : toutes deux placent, aux origines de l'épidémie, une transgression, un acte de consommation antinaturel et bestial, dans tous les sens du terme. Toutes deux envisagent la maladie comme un châtiment frappant la collectivité en réponse à la faute d'un ou de quelques individus coupables de bestialité - et de là leur portée raciste. Et ces fictions racistes bénéficient, hélas ! d'une diffusion elle aussi épidémique : depuis La Peste de Camus et Rhinocéros de Ionesco, nous savons que la métaphore de la maladie décrit de façon très exacte la façon dont les idéologies mortifères et leur cortège de fictions haineuses se répandent d'un cerveau à l'autre et transforment leurs propriétaires en bourreaux potentiels de boucs émissaires désignés.

L'idée selon laquelle la transgression d'un seul attire une épidémie sur la multitude est très ancienne. Elle se retrouve dès Œdipe roi de Sophocle. Le début de la pièce montre la ville de Thèbes livrée à une épidémie de peste. Œdipe devra élucider la raison pour laquelle l'Olympe a infligé cette calamité à la cité. Et cette raison, c'est bien sûr lui-même, Œdipe, et la double transgression - parricide et inceste - qu'il a commise sans qu'il n'en sache rien. Une double transgression qui viole deux tabous fondamentaux des sociétés humaines. S'y ajoutent les subtilités propres au mythe : les dieux manipulent Œdipe pour l'amener à transgresser les lois des hommes, puis châtient la cité entière pour ces transgressions qu'eux-mêmes commettent allègrement. Aujourd'hui, on parlerait d'injonctions contradictoires.

Dans la même idée et dans l'Ancien Testament, le récit des plaies appelées par Moïse sur l'Égypte peut se lire comme une fiction inventée a posteriori justifiant, par le crime d'un seul, un déchaînement de calamités naturelles auxquelles les scientifiques d'aujourd'hui ont trouvé des explications concrètes : sécheresse, contamination des eaux par des algues rouges, pullulation de moustiques et épidémie de leishmaniose... Dans le récit biblique, l'auteur du crime originel est Pharaon, qui s'oppose à la volonté du vrai Dieu en refusant de laisser partir le peuple élu. Avec une variante notable : Pharaon ne transgresse pas en adoptant un comportement bestial mais en s'affirmant comme le représentant de faux dieux. Le crime d'orgueil idolâtre est-il plus grand que celui de bestialité ? Le résultat, en tout cas, est le même : le mal s'abat sur la collectivité.

Aujourd'hui, nous tendons à croire que la pensée complotiste vit un âge d'or grâce aux réseaux sociaux capables de la propager instantanément. C'est mal connaître les pouvoirs de la transmission orale. Au printemps 1321, le sud de la France est en proie à une rumeur qui se communique au royaume d'Aragon : les lépreux, agissant pour le compte des juifs, eux-mêmes commandités par les musulmans d'Espagne, chercheraient à empoisonner la population chrétienne d'Europe en contaminant les puits. Cette fiction paranoïaque sera prise au sérieux par le roi Jacques V : il nomme un inquisiteur, ordonne que les lépreux soient soumis à la question. Bien sûr, ceux-ci avouent... Cette théorie complotiste, malgré ses atours archaïques, trouve cent équivalents modernes. Ainsi, il existe, sur Internet, une littérature accusant Bill Gates et les grands noms de la Silicon Valley d'avoir fomenté l'épidémie de coronavirus pour diminuer la population mondiale...

Lubricité des lépreux

La figure du lépreux médiéval est cependant plus ambiguë que ne le laisse croire cet épisode. D'un côté, les populations médiévales voient bien que la lèpre frappe des gens exempts de péchés majeurs - tel le poète Jean Bodel, qui contracta la maladie au départ de la croisade, en 1205. Cependant, l'idée que les maux sont liés à une transgression bestiale résiste à travers la légende de l'insatiable lubricité des lépreux. Pour le Moyen Âge - dont la médecine assimile les humeurs corporelles au caractère -, il est naturel de rapprocher le feu de la maladie qui dévore les chairs des ladres et le feu du désir qui dévore les âmes. La lubricité des lépreux est alors si proverbiale que les maisons où ils vivent, appelées « bordes » (car elles se trouvent en bord de route pour faciliter la mendicité), seront à l'origine du mot « bordel ». Et cette image du lépreux lubrique se retrouve notamment dans Tristan et Iseut, quand le roi Marc se laisse convaincre par le chef d'une bande de lépreux de leur livrer son infidèle Iseut pour la punir : « Regarde : j'ai là cent compagnons. Donne-nous Iseut, et qu'elle nous soit commune ! Le mal attise nos désirs. Donne Iseut à tes lépreux, jamais dame n'aura une pire vie que la sienne. Vois, nos haillons sont collés à nos plaies qui suintent. » Mais, chez les lépreux lubriques, le lien entre transgression et punition est inversé : la lubricité bestiale des lépreux n'est pas à l'origine de leur maladie, mais sa conséquence. Comme si le rapport entre épidémie et transgression, démenti par l'observation, devait être maintenu par tous les moyens.

Avec les premiers microscopes capables de rendre les bactéries visibles (en 1668 en Hollande), puis Pasteur, les épidémies perdent leur origine surnaturelle. Cela ne met pourtant pas un terme au mythe d'une transgression initiale et aux théories complotistes afférentes. Désormais ces transgressions ne sont plus culinaires ou sexuelles, mais scientifiques. Cette idée se retrouve dans la littérature de science-fiction apocalyptique du XXe siècle. Dans Le Fléau de l'Américain Stephen King, ou la série Le Passage, de Justin Cronin, ce sont des savants imprudents ou sans foi ni loi qui, en bricolant des virus, déclenchent des épidémies qui éradiquent l'essentiel de la population mondiale. Ces virus peuvent aussi transformer les malades en monstres - en vampires, chez Justin Cronin ou dans le classique Je suis une légende de Richard Matheson. Là encore, le schéma se répète et se sophistique : parce qu'ils bafouent l'éthique de leur métier, des chercheurs déchaînent sur le monde un fléau qui transforme ses victimes en créatures transgressives... Comme s'il était impossible de se défaire de l'imagerie originelle. Comme si le premier symptôme de ces épidémies était de susciter des fictions qui nous ramènent toujours à une transgression initiale et à la désignation d'un bouc émissaire. Comme si cette dramaturgie était si profondément inscrite dans nos cerveaux par des millénaires de pensée magique qu'il était impossible de s'en libérer tout à fait. Un écrivain y parvient pourtant : le Britannique H. G. Wells. Cela advient à la fin de sa Guerre des mondes, quand les Martiens qui ont envahi la Terre se voient exterminés par un ennemi insoupçonné : les virus et bactéries qui pullulent sur notre planète, contre lesquels leurs organismes sont sans défense ! À la fois inattendue et scientifiquement fondée, l'idée de Wells prend à rebours toutes les fictions antérieures.

 

Photo : Une ambiance apocalyptique à Wuhan, où a commencé à se développer le coronavirus. © STR/AFP

MÉMOIRES DU SIDA

Comme il y eut, au XIXe siècle et au début du XXe siècle, une littérature de la tuberculose - qui culmina avec La Montagne magique de Thomas Mann en 1923 -, la fin du XXe siècle vit éclore une « littérature du sida » - du moins la labellisait-on ainsi, en 2003, dans Le Magazine littéraire (n° 426). Ses phares s'appellent Hervé Guibert (À l'ami qui ne m'a pas sauvé la vie), Guillaume Dustan (Je sors ce soir) ou Yves Navarre (Ce sont amis que vent emporte). Ils écrivaient des romans autobiographiques, relatant les ravages de la maladie sur les corps, mais aussi des ouvrages politiques, qui élucidaient, via le vecteur de la maladie, les mécanismes d'oppression et d'exclusion. Ces romans décrivaient une réalité alors perçue comme nouvelle : l'existence d'une culture gay communautaire, urbaine, que le grand public résuma hâtivement à son hédonisme « puni » par la maladie. Pourtant, cette littérature elle-même ne saurait être réduite au microcosme qu'elle dépeint : Dustan, Navarre ou Guibert sont lus en dehors de la communauté gay. Et si leurs textes peuvent discuter l'hégémonie de la culture hétérosexuelle, ils n'en sont pas moins universels. A. B.

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