Quand la réalité déraille

Quand la réalité déraille

L'auteur s'emploie avec un grand sérieux à laisser ses personnages se dépêtrer de situations littéralement impossibles.

La réalité est un tissu de texture délicate : saisissez-vous d'un brin, et une déchirure s'ouvre dans laquelle l'imaginaire peut prendre ses quartiers. Collaborateur du NML, Bernard Quiriny est un spécialiste de ces détricotages. Dans son dernier recueil, un « vendeur de cartes anciennes » se voit confronté à un village d'immortels, un maître d'école doit se débrouiller face à une bande d'enfants tous identiques, un homme épouse plusieurs versions de la même femme... Tout l'art de l'auteur est de parvenir à mener ses hypothèses fantastiques jusqu'au bout sans céder au rire, mais en gardant ce ton pondéré qui suscite celui du lecteur.

Le fantastique n'est pas toujours invoqué : parfois, la réalité déraille toute seule, surtout quand des écrivains entrent en jeu. Certains écrivent des dédicaces cinglantes : « À Madame Sidonie Brandebourg, cette Mort d'un jeune homme, pour qu'elle m'accuse à nouveau de plagiat ». Et ainsi se construit une réalité parallèle, un monde dont la folie souriante sert de miroir à la nôtre. Un monde où les sosies abondent, où la mort devient rationnelle, où les maladies se succèdent quotidiennement dans le corps d'un individu. Borgesien, Bernard Quiriny ? Sans doute, mais tendant vers le burlesque et y ajoutant de discrets rappels à la modernité. Comme dans cette nouvelle où il démontre que le « vivre-ensemble » devient possible quand on ne se croise jamais.

VIES CONJUGALES, Bernard Quiriny, éd. Rivages, 220 p., 18,50 E.

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« La Filiale »,Sergueï Dovlatov, traduit du russe par Christine Zeytounian-Beloüs (éd. La Baconnière)

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