Proust, la quête du calfeutré

Proust, la quête du calfeutré

Que recherche le narrateur de La Recherche ? Peut-être la chambre idéale où il s'enfermera enfin pour écrire, y trouvant, comme l'énonce Barthes, « la liberté absolue du quant à soi ».

Pour Roland Barthes, À la recherche du temps perdu est « un ébranlement par ondes élargissantes du souvenir des chambres que Proust a occupées dans divers lieux ». En fait, le roman proustien raconte la quête d'une chambre idéale, à la fois de repos et de travail, où le narrateur pourra écrire une oeuvre qui est peut-être À la recherche du temps perdu, peut-être pas ; Proust nous laisse dans le doute à cet égard. De la même manière, un mystère plane sur la chambre d'écriture. Elle existe certes, puisque l'oeuvre existe d'ailleurs, nous connaissons les adresses « historiques » de sa rédaction : rue de Courcelles, boulevard Haussmann, rue Hamelin.... Mais le lieu de travail de l'écrivain est aussi un lieu que Proust invente, dans la fiction et sous nos yeux.

Fondateur « drame du coucher »

Qu'est-ce que, pour l'homme de lettres, une chambre idéale ? Dans La Préparation du roman, Barthes propose deux critères Le futur écrivain, affirme-t-il, a besoin d'une chambre « où il est libre de tout paraître », c'est-à-dire d'un endroit qu'il a pour lui seul. Et aussi c'est toujours Barthes qui parle : « Le miracle de la chambre, c'est de figurer en même temps de réunir deux valeurs logiquement contradictoires : la clôture c'est-à-dire l'abri, la sécurité et la liberté absolue du quant à soi. » Il est facile de voir que la difficulté du personnage dont Proust raconte l'histoire est précisément qu'il ne parvient pas à réunir ces deux critères de manière satisfaisante. C'est pourquoi on peut parler d'une quête, c'est-à-dire d'une recherche longue et fatigante qui, comme le roman lui-même, demeure finalement en suspens.

Ne disons rien ici du célébrissime « drame du coucher », ni de la chambre où il se passe. Certes, le petit garçon finit par obtenir gain de cause, sa maman vient l'embrasser, le père - sévère, mais qui ne se soucie pas des « principes » - lui offrira même la mère comme compagne. Mais c'est précisément pour cela que l'enfant n'est pas content : « Si j'avais osé maintenant, j'aurais dit à maman : "Non je ne veux pas, ne couche pas ici." » La chambre de l'enfance est la chambre du malheur. Les choses ne se passent guère mieux au Grand Hôtel de Balbec, où le héros, alors adolescent, fait une crise d'angoisse : « C'est notre attention qui met des objets dans une chambre, et l'habitude qui les en retire et nous y fait de la place. De la place, il n'y en avait pas pour moi dans ma chambre de Balbec mienne de nom seulement. » On note la présence, dans la chambre d'hôtel, de « petites bibliothèques ». Il y a donc là des livres, en tout cas un meuble permettant de les ranger et classer ! Je rappelle que c'est dans une « bibliothèque » qu'aura lieu le fameux moment de la « vocation » que Proust raconte dans Le Temps retrouvé . La bibliothèque annonce la chambre d'écriture. L'adolescent apeuré de Balbec sera un jour - mais nous n'en sommes pas encore là - un écrivain de génie.

Arrive alors l'épisode de la caserne de Doncières, où le « je » passera la nuit « au quartier » en présence de son ami Saint-Loup. La chambre du militaire est cosy et sécurisante. On a envie de s'y prélasser, d'y travailler : « Enfin, je m'assis dans la chambre. Des tentures de liberty et de vieilles étoffes allemandes du XVIIIe siècle la préservaient de l'odeur qu'exhalait le reste du bâtiment [...]. Saint-Loup y semblait presque présent grâce aux livres de travail qui étaient sur sa table à côté des photographies parmi lesquelles je reconnus la mienne [...]. » Les « livres de travail », après les « petites bibliothèques », sont un autre encouragement pour l'écrivain en herbe : homme oisif, sors de ta léthargie, fais comme ton ami Saint-Loup, fais mieux que lui, écris ton oeuvre ! Mais le premier des deux critères de Barthes n'est pas rempli : la chambre est agréable, mais elle n'est pas un « chez soi » ; c'est la chambre d'un autre que le héros va d'ailleurs bientôt devoir quitter. Par conséquent, il n'écrit pas ; son aventure se poursuit pour la simple raison qu'elle n'a pas encore commencé...

Après la nuit passée à la caserne, il y aura, dans la même ville, une autre nuit passée à l'hôtel. On s'attend à une nouvelle catastrophe, en fait, l'hôtel de Doncières est le contraire du palace de Balbec ; il est vétuste, « avec un excédent de luxe, inutilisable dans un hôtel moderne ». Marcel s'y sent parfaitement à l'aise, presque un peu trop. Il y est à l'aise comme on peut l'être en contexte mondain. Or, chez Proust, l'écriture et la mondanité ne font pas bon ménage : « En somme, l'idée d'un logis, simple contenant de notre existence actuelle [...], était absolument inapplicable à cette demeure, ensemble de pièces, aussi réelles qu'une colonie de personnes, d'une vie il est vrai silencieuse, mais qu'on était obligé de rencontrer, d'éviter, d'accueillir, quand on rentrait. » On le voit : le futur écrivain n'est pas seul dans sa chambre, donc il ne travaille pas. Les choses progressent certes, le Bildungsroman avance, le héros parvient de mieux en mieux à dominer son habitat. Mais le but final n'est pas atteint, il reste une ultime épreuve à traverser.

Une cellule et un observatoire

L'épisode de cohabitation parisienne, quand Albertine vient s'installer dans l'appartement qu'occupe le héros avec ses parents, est un épisode de vaudeville. On circule entre les chambres où l'on n'est jamais tranquille ; d'ailleurs, les heures passées avec Albertine prolongent et répètent les heures jadis passées à Combray avec la mère, elles sont malheureuses et incestueuses à leur façon : « Ce que j'évoque aussitôt par comparaison, [c'est la nuit] où mon père envoya maman dormir dans le petit lit à côté du mien. » Albertine, comme la mère en quelque sorte, est de trop dans cette histoire, il faut qu'elle parte ; d'ailleurs, comme la mère, elle partira, et mourra. Notons pourtant que, juste avant son départ, un dispositif se met en place qu'on peut appeler « typiquement proustien » et qui est déjà un dispositif d'écriture. La chambre devient alors un observatoire où l'occupant s'est délibérément enfermé, refusant tout contact avec le dehors : il réclame la « liberté absolue » et le « quant à soi », pour reprendre les termes de Barthes. Mais c'est à cause de son isolement, et de son enfermement volontaire, que le dehors lui devient paradoxalement plus « lisible », et qu'il parvient donc à le décrire : « Ce fut du reste surtout de ma chambre que je perçus la vie extérieure pendant cette période. »

On sait quelle est l'étape provisoirement finale : il s'agit de la célèbre « rêverie sur les chambres » de Du côté de chez Swann que Proust a placée en ouverture du roman, mais qui est en réalité postérieure à la longue quête qui, à ce moment, devra encore commencer : « Mais j'ai revu tantôt l'une, tantôt l'autre, des chambres que j'avais habitées dans ma vie, et je finissais par me les rappeler toutes dans les longues rêveries qui suivaient mon réveil. » Suit une longue phrase qui a inspiré Georges Perec et que Julia Kristeva a analysée dans Le Temps sensible . Retenons seulement ici que le « roman de chambres » proustien, comme le roman d'apprentissage, finit où il commence, et donc commence quand il finit : la chambre idéale demeure en définitive introuvable ; or il faut bien que Proust l'ait trouvée, et qu'il l'occupe. Sinon, nous ne pourrions lire son roman.

La solution de l'énigme est peut-être également dans Barthes, qui note à juste titre que, parfois, « l'emportement de l'oeuvre est tel que la pensée "esthétique" ou mythique de l'espace est indifférente ». Barthes ajoute que, dans ces cas, « l'œuvre une fois prise emporte au-delà de son décor ; on peut l'écrire sur une table de café ; et donc, a contrario, penser trop la Chambre, la Maison, la Vita Nova, c'est meubler artificiellement, peut-être, un certain vide de l'œuvre, une certaine stérilité - à la limite un dispositif velléitaire nature fantasmatique de l'exploration que je fais ici ».

 

Photo : Chambre de Marcel Proust chez Tante Léonie à Illiers-Combray, il passait ses vacances enfants. © FRANCOIS MONIER/AFP

La Prisonnière

« Ce fut du reste surtout de ma chambre que je perçus la vie extérieure pendant cette période. »

Nos livres

À lire : Le dictionnaire des émotions ou comment cultiver son intelligence émotionnelle, Tiffany Watt Smith, traduit de l'anglais par Frederick Bronsen, éd. Zulma essais

#ConfinementLecture

Liseuse

Notre liste d'initiatives pour lire sans sortir de chez soi

Supplément web

Chaque numéro du Nouveau Magazine littéraire est complété d'articles en accès libre à lire sur ce site internet. 

MARS :

► Musique des archétypes : Pascal Dusapin, l’un des plus grands compositeurs contemporains français, présente son rapport à Shakespeare et en particulier à Macbeth.

► Manon Lescaut, amour et désillusion : Vincent Huguet, metteur en scène, nous livre sa vision de la femme la plus fatale du répertoire français.

► Les secrets du Mossad : entretien avec Ronen Bergman, auteur du best-seller mondial Lève-toi et tue le premier.

Les écrivains journalistes avec RetroNews

Pour accompagner notre dossier sur l'âge d'or de la littérature américaine, nous vous proposons de découvrir une archive de Retronews, le site de presse de la Bnf.

Retronews - BNF