Olga Tokarczuk, Prix Nobel 2018 : le savoir mystique

Olga Tokarczuk, Prix Nobel 2018 : le savoir mystique

Olga Tokarczuk, autrice polonaise, est lauréate du Prix Nobel 2018, décerné en octobre dernier. Les livres de Jakob, son dernier livre traduit en français (Noir sur Blanc, 2018), éclaire particulièrement sa démarche littéraire et sa narration brillante, où le savoir flirte sans cesse avec le mysticisme.

Par Eugénie Bourlet

« Être un étranger, c’est être libre. Avoir derrière soi un grand espace, une steppe, un désert. Avoir derrière soi la forme de la lune pareille à un berceau, le chant assourdissant des cigales, l’air qui sent bon la peau de melon, le bruissement du scarabée qui, le soir, quand le ciel devient complètement rouge, sort chasser dans le sable. Posséder sa propre histoire, non destinée à tous, son propre récit écrit avec les traces laissées derrière soi. » Lorsque Jankiel Lejbowicz modifie son nom en Jakob Frank, qui signifie « étranger », c’est précisément afin de revendiquer sa liberté de s’installer où il voudra. Juif hérétique qui se déclare messie en 1759, il traversera bien villes et villages, de la Turquie à l’Allemagne. Son destin rocambolesque fait l’objet du dernier livre traduit en français d’Olga Tokarczuk, Les livres de Jakob (Noir sur Blanc, 2018). Ou plutôt : Les livres de Jakob, ou le grand voyage à travers sept frontières, cinq langues, trois grandes religions et d’autres moindres. L’ajout du sous-titre rend compte de la densité de ce roman historique, qui cristallise la cohabitation de nombreux peuples et cultures il y a plus de deux siècles dans les territoires d’Europe centrale. À l’époque pré-révolutionnaire des Lumières, la Podolie, petite région polonaise, est le théâtre privilégié de ces croisements de populations ballottées entre les empires ottomans et austro-hongrois, ballottements pas toujours heureux puisque les Juifs y sont victimes de pogroms et de persécutions. À la manière des romans philosophiques du XVIIIe siècle déguisés en explorations géographiques, Les livres de Jakob enchaîne une suite de courtes scènes, dialogues oraux ou épistolaires, rencontres et pérégrinations de Jakob Frank ainsi que d’une multitude d’autres personnages, la plupart eux aussi bien réels. S’y ajoute la finesse des descriptions plus triviales des sens, faisant de cette lecture une odyssée totale.

Quête de la classification

Lorsqu’Olga Tokarczuk a remporté le Prix Nobel 2018 en octobre dernier (reporté d'un an pour cause de scandale sexuel), le jury a salué son « imagination narrative qui, avec une passion encyclopédique, représente le passage des frontières comme forme de vie ». Son œuvre jette aussi des ponts entre les genres littéraires. Les Pérégrins (titre inspiré par le nom d’une secte qui pensait le mouvement comme le salut), mélangeait cartes, notes personnelles, récits, nouvelles… sur le thème du voyage. Les enfants verts tenait quant à lui de la fable écologique et philosophique, du roman historique, mais avec un caractère fantastique… L’immense talent de l’autrice polonaise consiste entre autres à fondre harmonieusement érudition et mysticisme, ce dont Les livres de Jakob rend très bien compte, à la fois dans le choix du sujet et la manière dont il nous est donné à lire.

La propre démarche d’Olga Tokarczuk en témoigne. Dans un entretien donné au Musée d’Art moderne Louisiana au Danemark en 2018, elle confiait : « Tous mes livres, en particulier les derniers, ont requis des recherches considérables, de creuser les faits. C’est la partie la plus intéressante du processus d’écriture. Ces recherches demandent en elles-mêmes quelques années qui sont une quête de la classification ». Une expression qui révèle une forme de mystique du savoir. Pour Les livres de Jakob, les recherches documentaires, colossales, lui ont demandé huit années de travail. La description qu’elle en fait passe progressivement des archives rigoureuses à l’expérimentation des sensations : « Les livres de Jakob m’a demandé des recherches comparables à celles que l’on pourrait effectuer pour une thèse scientifique d’ampleur. J’ai lu énormément de documents datés du XVIIIe siècle, j’ai voyagé avec mon mari dans les lieux que j’ai décrits dans l’ouvrage, je pensais que me baser sur mon imagination et Wikipédia aurait été malhonnête. Pour placer le décor des scènes d’un roman, l’auteur ne peut se baser seulement sur des sources en ligne, il a besoin de détails qui ne sont pas sur internet. Le parfum de l’air, la direction du vent, la vision d’une rive… Est-ce que l’argile rend l’eau plutôt claire ou foncée ? Ces petits détails auxquels nous ne faisons pas attention sont très importants dans un livre, ils participent d’une atmosphère réaliste, ils capturent les éléments du monde ».

L’histoire du « brillant Jakob »

Dans Les livres de Jakob, la plupart des personnages qui gravitent autour de la figure de Jakob Frank ont réellement existé. Le prisme de leur vision est toujours rendu par la narration de manière juste et documentée, ainsi que le signale l’autrice en fin d’ouvrage : Monseigneur Soltyk, religieux vénal, grotesque et cruel ; Kataryna Kossakowska, palatine de Kamienec ; le père Benedykt Chmielowski, chanoine éclairé… Ce dernier échange des lettres éclairées avec la dame de compagnie de dame Kossakowska, poétesse. On trouve aussi les « Reliquats » du secrétaire de Jakob, sorte de journal qui conte le destin du maître de manière intime. Ce filage des narrations enrichit les émotions des personnages, observés de l’intérieur et de l’extérieur, et nuance le portrait du faux messie, sorte de fou génialement fédérateur, ni charlatan ni prophète. Un personnage inventé surplombe le récit d’un point de vue omniprésent : l’aïeule Ienta, pas totalement morte, coincée dans le coma, dont l’âme embrasse des évènements du passé et du présent.

Le périple impressionnant de Jakob Frank est retracé dans toute sa complexité au gré d’épisodes incroyables mais bien réels. Lors de son enfance, le petit garçon se cache dans la caverne de Korolowka, abri pendant l’Holocauste de plusieurs dizaines de Juifs. Devenu jeune adulte, il a l’allure d’un véritable iconoclaste, s’habille à la turque et fait montre d’un parler grivois. « Le brillant Jakob » se présente désormais comme le successeur de Sabbataï Tsevi, faux messie ayant vécu près d’un siècle plus tôt, végétarien au corps très féminin. À Iwanie (actuelle Izmir, en Turquie), il fonde une communauté qui repose sur le partage des biens, une grande licence des mœurs et l’absence de travail, leur survie dépendant de la mendicité. S’ensuit en plus des difficultés matérielles, l’exclusion par Jakob de la communauté juive, sa conversion au catholicisme lors d’un baptême mémorable en 1759 puis à l’islam. Après l'emprisonnement de Jakob durant treize ans à Czestochowa, dans le sud de la Pologne, les frankistes s’installent à Brünn, en actuelle République Tchèque. Le Maître y déclare : « Quand j’étais en Pologne, ce pays connaissait la paix et l’opulence. Dès que j’ai été emprisonné, le roi est mort et le pays a connu des troubles. Et quand j’ai quitté le territoire pour de bon, le royaume a été déchiqueté ». Le dernier lieu où Jakob tente d’implanter sa communauté endettée se trouve à Offenbach-sur-le-Main, en Allemagne. En 1813, Ewa Frank, la fille de Jakob, y rencontre le tsar Alexandre alors que celui-ci projette la création d’un territoire pacifié en Europe pour la communauté juive. La secte disparaîtra définitivement au milieu du XIXe siècle.

Olga Tokarczuk revient ainsi sur l’histoire des religions et des peuples en Europe à rebours du discours nationaliste polonais, ce qui lui a valu quelques inimitiés. À travers la vie de Jakob Frank et dans la narration même qu’elle déploie, à laquelle elle a ajouté cartes et portraits d’époque, elle unit un savoir gigantesque et une mystique profonde, faisant des Livres de Jakob une lecture enrichissante et poétique.  

 

 

À lire : Les livres de Jakob, Olga Tokarczuk, Noir sur Blanc, 944p., 29€. 

 

Photo : Olga Tokarczuk © SASCHA SCHUERMANN/AFP. 

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