Prix littéraires : le temps des auteurs confirmés

Prix littéraires : le temps des auteurs confirmés

La semaine qui fait trembler auteurs et éditeurs, celle de la remise des plus grands prix littéraires, touche à sa fin. Alexis Brocas, rédacteur en chef adjoint du Nouveau Magazine littéraire, décortique avec gourmandise les choix des jurés.

Si Flaubert écrivait son dictionnaire des idées reçues aujourd’hui, il créerait sans nulle doute une entrée « prix littéraire ».  Il commencerait par rappeler, bien plus bellement que je ne le fais, qu’il s’agit d’une spécialité française au même titre que la blanquette de veau. Puis il rappellerait les opinions qu’il convient de nourrir à leur sujet. Pour certains, les prix littéraires sont tous truqués et décernés par des jurés tous écrivains, qui pratiquent le copinage et le conflit d’intérêt comme Monsieur Jourdain faisait de la prose : avec un parfait naturel et sans le savoir. Bien sûr, pour ceux qui les ont reçus, l’affaire est toute autre : il s’agit de ne pas insulter sa chance ou les concurrents malchanceux. Aucun écrivain primé ne dira « c’est normal, mon livre était le meilleur » mais il remerciera chaleureusement le jury de l’avoir pensé. Et puis il est, comme toujours, une opinion intermédiaire et paradoxale : celle des petits malins qui soutiendront que si les prix littéraires couronnent souvent de bons romans, c’est rarement pour de bonnes raisons ! Passons donc en revue les lauréats de l’année.

Les Goncourt ont choisi de récompenser un talent indiscutable : celui de Jean-Paul Dubois, dont tous les lecteurs connaissent l’humour acide et la haine des dentistes depuis le succès d’Une vie française. Un Goncourt sans risque ? Disons plutôt un Goncourt impossible à contester : Tous les hommes n’habitent pas le monde de la même façon est un bon Jean-Paul Dubois. Après les couronnements-surprise de Nicolas Mathieu l’an dernier, ou, plus loin de nous, de Leila Slimani, ce Goncourt décerné à un talent confirmé rétablit un certain équilibre. Tous les hommes n'habitent pas le monde de la même façon (L’Olivier) était un des favoris du Nouveau Magazine Littéraire, c’est pourquoi nous avions consacré une large place à ce roman dans notre numéro de rentrée.

Le Femina a aussi couronné un talent confirmé, bien que moins célèbre : celui de Sylvain Prudhomme, pour son roman Par les routes (Gallimard). Là, il s’agit de récompenser un auteur en pleine ascension. Nous avions découvert Sylvain Prudhomme avec Là, avait dit Bahi, son beau roman sur l’Algérie paru en 2012. Depuis, nous l’avons suivi de livre en livre – et notre critique Camille Thomine en a rendu compte d’article en article. Elle n’a pas manqué de célébrer son Par les routes. Le Femina étranger aussi mérite d’être mentionné. Son lauréat, l’Espagnol Manuel Vilas, a écrit, avec Ordesa (éd. du Sous-sol), ce qui est à mes yeux le meilleur livre de la rentrée (avec l’extraordinaire L’Ami de Sigrid Nunez, qui n’a pas reçu la même attention).

Autre lauréat logique : Laurent Binet, qui obtient le Grand prix du roman de l’Académie Française. L’auteur de HHhH (Goncourt du Premier roman) et de La Septième fonction du langage (prix Interallié) est cette fois récompensé pour Civilizations (Grasset) : une remarquable uchronie (comme on dit des romans qui réinventent l’histoire) où les Incas s’en vont conquérir l’Europe. Des confrères ont trouvé cela gratuit ou occidentalo-centré. Pas nous, et nous en disions beaucoup de bien dans notre numéro de rentrée.

Plus surprenant, le prix Renaudot du roman décerné à Sylvain Tesson pour La Panthère des neiges (Gallimard). Pour la deuxième année consécutive, les facétieux jurés du prix ont couronné un texte absent de leurs sélections initiales – car paru en novembre, après le peloton des sorties de rentrée. En plus, cette fois, ce n’est pas un roman. En revanche, ce sera un succès : les livres de Sylvain Tesson n’ont jamais eu besoin de prix pour se vendre. Nous vous dirons ce que nous en pensons dans notre numéro de décembre, à paraître fin novembre.

Enfin, le prix Médicis échoit à Luc Lang pour La Tentation (Stock), et c’est un choix bien inspiré. En 2016, nous avions été éblouis par son Au commencement du septième jour – qui à nos yeux méritait toutes les récompenses. Et en 2019, nous avons plébiscité, dans notre numéro de rentrée, La Tentation, magistrale chanson de geste contemporaine où, au sein d’une même famille, plusieurs époques et plusieurs visions du monde s’affrontent.

Pour conclure, nous sommes heureux de voir que beaucoup de romanciers qui avaient nos faveurs aient été récompensés. Et un peu tristes que des romancières qui avaient nos faveurs aient été négligées : Brigitte Giraud, Léonora Miano, Blandine Rinkel ou encore Monica Sabolo…

 

 

Photo : Jean-Paul Dubois à la fenêtre du restaurant Drouant à Paris où il vient de recevoir le prix Goncourt, le 4 novembre 2019 © Michel Stoupak/NurPhoto/AFP

Nos livres

À lire : La tempête qui vient, James Ellroy, éd. Rivages/Noir

Supplément web

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 Dominique Bourg contre le « fondamentalisme de marché » : complément de l'article « Réchauffement politique »

► Version longue de l'entretien avec Yann Algan : le co-auteur de l'essai Les Origines du populisme analyse la montée de la défiance envers les institutions dans notre dossier « Cas de confiance »

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OCTOBRE :

 Microclimat judiciaire : entretien avec Judtih Rochfeld

► De Big Brother à Big Other : inédit du dossier Orwell-Huxley

► « Le génie français, c’est la liberté ! » : version longue de l'entretien avec Laurent Joffrin

Les écrivains journalistes avec RetroNews

Pour accompagner notre dossier sur la littérature érotique, nous vous proposons de plonger, en partenariat avec Retronews, le site de presse de la Bnf, dans la vie de Rachilde, la reine des décadents.

Illustration : Le journal des Débats, 27 mars 1899 - source : RetroNews-BnF