Sur la piste de Houellebecq au prix 30 Millions d’Amis

Sur la piste de Houellebecq au prix 30 Millions d’Amis

Pour la 36eannée, le prix littéraire 30 Millions d’Amis a été décerné à une œuvre qui rend hommage aux animaux. Le jury, composé notamment de Michel Houellebecq, Frédéric Lenoir, Didier van Cauwelaert ou encore l’éditrice Teresa Cremisi, a récompensé la bloggeuse et écrivaine Solange et le philosophe américain Peter Singer.

Par Manon Houtart.

Drouant, mardi 20 novembre. Les jurés du prix littéraire 30 Millions d’Amis, créé en 1981, déjeunent à huis clos dans la salle du premier étage du célèbre restaurant, qui avait accueilli, comme chaque année, les membres de l’Académie Goncourt le 7 novembre dernier. Pas de viande au menu, nous confieront par la suite ces commensaux réunis autour de la littérature et de la cause animale, mais bien du poisson et du quinoa.

Les journalistes sont invités à patienter dans une salle attenante. On entend des voix, que l’on devine solennelles, des applaudissements couvrent les tintements de verre, on aperçoit Houellebecq passant en coup de vent dans les escaliers. La tension monte. A 14h30, à peine les portes s’ouvrent-elles que les flashes pleuvent sur les jurés… surtout sur Michel Houellebecq. Son éditrice, Teresa Cremisi, prend le micro pour annoncer les lauréats : dans la catégorie roman, le prix est décerné à la youtubeuse Solange (pseudonyme d’Ina Mihalache), pour Autoportrait en chienne aux éditions de l’Iconoclaste, tandis que Peter Singer se voit attribuer le prix de l’essai pour La théorie du tube de dentifrice, publié en 1998 et dont la traduction vient de paraître aux éditions de La Goutte d’Or.

Les micros et objectifs se braquent sur Houellebecq, pour recueillir ses commentaires sur le roman de Solange, à qui il a attribué son vote malgré son scepticisme face à la couverture du livre : « On ne le croirait pas : il a l’air tellement nul, mais en fait c’est le meilleur. » Tandis qu’il dédaigne le travail des éditeurs, est justement annoncée l’arrivée de l’éditrice de Solange. Irène Frain s’empresse alors de compenser la condescendance de son confrère en louant les qualités de l’ouvrage : à travers l’amour qu’elle voue à sa chienne, la narratrice « va dans les zones de non-dits », « avec une langue de l’époque, mais très maîtrisée », qui parvient à créer une « porosité entre la vie ordinaire et le langage romanesque ». Et Didier Decoin d’enchérir : « Les gens qui liront ce livre, s’ils n’ont pas de chien, vont se précipiter dans un refuge pour en accueillir un tout de suite ». Gros coup de coeur pour l’écrivain, qui en a même dessiné un petit sur son bulletin de vote pour le livre de Solange.

Émue, l'éditrice de Solange prend la parole pour exprimer sa tendresse envers la jeune écrivaine primée, dont la plume « témoigne d’une sensibilité débordante, d’une recherche artistique qu’elle mène depuis plusieurs années, sur le corps, la féminité, les animaux et l’empathie, qui sont autant de sujets qui la caractérisent ». Quant à l’essai de Peter Singer, qui relate la vie et la pensée de l’activiste Henry Spira, il est qualifié par Didier van Cauwelaert de « littérairement réjouissant, et sur le plan de l’activisme, très encourageant par rapport à la cause animale ».

L’agitation médiatique cède peu à peu aux mondanités : on s’embrasse, on se tutoie, on se complimente… Nous en profitons pour suivre discrètement Houellebecq à l’extérieur. Affublé d’un imper bleu marine enfilé par-dessus son total look jean, un sac à dos en cuir noir jeté par-dessus l’épaule, il se grille une cigarette sans adresser un regard à la jeune journaliste qui l’interviewe avec insistance. Pas question de dévoiler une once d’indice à propos de son roman tant attendu, à paraître en janvier. « S’agira-t-il d’animaux ? », lance un journaliste de RTL. « Oui », répond l’écrivain sèchement. « De chiens ? De chats ? », « Non » (il ne se replongera donc pas dans les réminiscences de son cher corgi Clément, auquel il avait consacré une épitaphe en vers lors de son décès en 2011). « De bêtes d’abattoir ? ». Là, on tient quelque chose, semble-t-il… Il faudra attendre le 6 janvier pour le confirmer. 

 

Cinq autres romans se disputaient le prix : Ces animaux qui nous parlent de Pénélope Bonnaud (First), Chien-Loup de Serge Joncour (Flammarion), La bête qui mangeait le monde d’Antoine Nochy (Arthaud), Lettres des animaux à ceux qui les prennent pour des bêtes d’Allain Bougrain Dubourg (Les Echappés) et Minuit Montmartre de Julien Delmaire (Grasset).

 

Photo : © Fondation 30 Millions d'Amis.

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Illustration : Le journal des Débats, 27 mars 1899 - source : RetroNews-BnF