Prenez votre temps

Prenez votre temps

Et si la lenteur, opposée aux rythmes imposés, était la clé pour se prémunir des ravages affectant un monde épris de vitesse ?

Dans sa leçon « Comment vivre ensemble ? », Barthes imagine un idéal de vie collective qui permettrait à chacun de vivre selon son propre rythme. Ce fantasme d'« idiorrythmie » se trouve, selon lui, empêché par la « dysrythmie » qu'impose le pouvoir. La classification sociale serait ainsi avant tout une affaire de rythme : d'un côté, il y a ceux qui maîtrisent et dictent la cadence ; de l'autre, ceux qui paraissent dominés par ce rythme. Érigée en vertu, d'abord dans la sphère religieuse puis dans le domaine profane, la diligence au travail est vecteur de domination, observe l'historien Laurent Vidal dans Les Hommes lents. Au travers d'une analyse sémantique et iconographique des connotations qui furent associées à la lenteur depuis le XVe siècle, il interroge la façon dont ce terme a progressivement été assimilé à la paresse, l'inattention, l'inefficacité et, subséquemment, à la fragilité sociale. Il montre comment, depuis la conquête du Nouveau Monde jusqu'à la mécanisation de l'ère industrielle, en passant par la colonisation de l'Afrique, la mise à l'index des « hommes lents » a servi à « l'imposition du modèle prétendument universel de l'homme moderne civilisé prompt-efficace-moral-respectueux ». La lenteur, symptôme d'inadaptation à la modernité, est aussi devenue une forme de résistance, suggérant une autre temporalité possible. Ainsi des députés du tiers état dans la France de 1789, qui refusent de répondre à la convocation d'urgence de la monarchie pour régler la crise financière : revendiquant du temps pour régler les modalités de vote, le peuple prend le pouvoir en recourant au ralentissement comme arme politique. Ainsi des esclaves des plantations de coton aux États-Unis, qui diminuent leur rythme de travail en l'absence du contremaître et y opposent leurs rythmes musicaux. Ainsi des ouvriers de la révolution industrielle, qui altèrent le rythme de production en sabotant les machines, puis en faisant grève. Ainsi des gilets jaunes, qui ralentissent le trafic, protestant contre leur mise à l'écart des rythmes urbains. Ainsi de Bartleby, le scribe de la nouvelle de Melville, qui répète « I would prefer not to », résistant à « la cadence imposée par la vie professionnelle ». La figure de Bartleby comme réticence à un rythme imposé par le haut est aussi convoquée par Raphaël Meltz dans Histoire politique de la roue. Le personnage de Melville y est apparenté aux peuples amérindiens, chez qui la roue est absente lors de l'arrivée des conquistadores. Ils ont « préféré ne pas » en faire usage, postule Raphaël Meltz, pour des motifs de croyances religieuses, et non à cause d'un retard technique. En retraçant l'histoire de la roue, depuis son apparition vers - 3500 avant notre ère jusqu'à sa possible disparition au profit de technologies qui échappent aux frottements, l'ouvrage observe la « fuite en avant d'un monde où la vitesse tient lieu de seul marqueur de réussite ». En mobilisant les penseurs de la vitesse, – Paul Virilio, Ivan Illich, Hartmut Rosa –, ces ouvrages mettent au jour la manière dont « le principe de l'accélération s'est imposé progressivement comme un rythme garant de progrès économique et d'efficacité sociale ». Justice est rendue, chez Laurent Vidal comme chez Raphaël Meltz, aux figures qui y ont résisté. Dans le sillage de Barthes, mais aussi de Rabelais et son abbaye de Thélème, le rêve d'une société régie par un rythme juste est esquissé, où les rythmes individuels seraient en harmonie avec celui de la communauté.

 

Photo : Les esclaves des plantations de coton aux États-Unis ont développé leurs propres rythmes musicaux pour s'opposer à celui de leurs tortionnaires. © The Print Collector/Heritage Images/Coll. Christophel

À LIRE

Les Hommes lents. Résister à la modernité. XVe-XXe siècle, Laurent Vidal, éd. Flammarion, 306 p., 20 E.

À LIRE

Histoire politique de la roue, Raphaël Meltz, éd. La Librairie Vuibert, 288 p., 23,90 E.

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Photo : Frantz Olivié © DR

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