Pour Varsovie, l’antisémitisme polonais reste un tabou intangible

Pour Varsovie, l’antisémitisme polonais reste un tabou intangible

Fin février, de violents incidents ont émaillé à Paris le colloque sur l’histoire de la Shoah en Pologne. Le point, à l’occasion de la reparution des Voisins de l’historien Jan T. Gross, sur un passé toujours nié par les officiels.

Par Alain Dreyfus.

« Il existe une prescription talmudique enjoignant de ne pas venir en aide aux chrétiens en danger ». C’est ce type de propos obscurantistes, et bien d’autres, de teneur tout aussi antisémite, qui ont émaillé le colloque sur l’histoire de la Shoah en Pologne, qui s’est tenu à Paris, les 21 et 22 février derniers, à l’Ecole des hautes études en sciences sociales (EHESS), en partenariat avec le CNRS ; l’université de Strasbourg et la Fondation pour la mémoire de la Shoah.

Les interventions des participants, une palette internationale d’historiens et d’universitaires de renom, ont été perturbées d’un bout à l’autre par une trentaine de nationalistes polonais proche du pouvoir d’extrême droite en place, furieux que l’on pointe dans les interventions la responsabilité directe des autochtones dans les massacres qui ont fait des milliers de victimes juives dans les campagnes polonaises à l’été 1941, dès la rupture par Hitler du pacte germano-soviétique.

A la suite de ces incidents (chahuts, huées, flots d’insultes à l’adresse des  intervenants, etc.) le président de l’EHESS, Christophe Prochasson, a remis une lettre à l’ambassade de Pologne, afin que celle-ci opère une « clarification officielle » sur ces événements, «  Je ne peux évidemment croire, écrit-il, que vous n’ayez à cœur de lever immédiatement tout doute sur un soutien de votre ambassade aux comportements honteux constatés à l’occasion de ce colloque » avant de poursuivre en soulignant la tradition des relations entre chercheurs français et polonais, rappelant notamment qu’en 1986, l’historien Jacques le Goff avait donné lecture d’un texte de son collègue Bronislaw Geremek, alors assigné à résidence dans son pays par les autorités communistes. « C’est bien de liberté académique, indissociable de la liberté même de penser, qu’il s’agissait alors. C’est cette même liberté académique qui vient d’être attaquée de façon inacceptable », conclut M. Prochasson.

Ce courrier est resté sans réponse, mais en revanche, interpellé sur ce même sujet le 1er mars dernier par la ministre de l’Enseignement supérieur, Mme Frédérique Vidal, son homologue polonais et également vice-premier ministre, Jaroswal Gowin, a répondu deux jours plus tard dans une lettre de trois pages, en signalant qu’il ne pouvait « affirmer d’une manière certaine que pendant la conférence, des propos antisémites ont été prononcés. De ce qui m’a été rapporté, il n’y en a pas eu. », M. Gowin, par ailleurs, notant que des conférenciers se seraient livrés à « des commentaires critiques » à l’égard du pouvoir polonais sans rencontrer « de réaction de la part des organisateurs », estime que « qualifier le pouvoir polonais actuel, élu lors d’élections libres et démocratiques, de « régime », ne peut être défendu par la liberté d’expression scientifique. C’est une formulation offensante, non seulement pour les partisans de l’actuel gouvernement, mais pour toute la société polonaise. »

Il est à noter que lors de ce colloque, l’intervention au Collège de France de l’historien Jan Gross, a elle-aussi été ponctuée d’invectives. L’historienne des idées Judith Lyon-Caen, l’une des organisatrices de ces journées, signale que le chercheur, poursuivi jusque sur le trottoir par les perturbateurs, a même été traité d’« ulcère juif »

Jan Gross, Américain d’origine polonaise et professeur de sciences politiques à la New York University (NYU) est l’auteur de Les Voisins – 10 juillet 1941, un massacre de juifs en Pologne. Cet ouvrage, selon son préfacier et traducteur, Pierre-Emmanuel Dauzat, « fait partie de ces très rares livres qui transforment l’histoire aussi bien que l’historiographie. A ce titre, on l’a justement comparé à La France de Vichy de Robert Paxton (paru en 1973, ce livre avait ouvert des pistes aux chercheurs pour mettre à bas une histoire de France idéalisée après-guerre, Ndlr) ». Les Voisins, dont vient de paraître une édition réactualisée, est le fruit de vingt ans de recherche. Cette étude détaille avec une précision clinique comment les habitants de la petite ville de Jedwabne, ont en 1941, dès l’arrivée des troupes allemandes et sans leur aide, mais avec l’appui des prêtres catholiques, massacrés avec une sidérante cruauté les 1600 juifs qui y vivaient, dont seuls sept ont survécu. Les faits avérés rapportés dans Les Voisins vont à l’encontre de la doxa officielle toujours en cours, qui estime que les juifs polonais massacrés l’auraient été uniquement par les Allemands et des formations essentiellement composés de Lettons et d’Ukrainiens, et de quelques « marginaux » issus de la pègre locale. Une posture qui évite aux gouvernants et aux historiens officiels qui régissent le système éducatif d’affronter des vérités gênantes.

 

À lire : Les Voisins - 10 juillet 1941, un massacre de Juifs en Pologne, Jan T. Gross, traduit de l’anglais par Pierre-Emmanuel Dauzat, les Belles Lettres, 210 p., 15 €.

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