Pour une histoire de la révolte

Pour une histoire de la révolte

Des Jacqueries à Robin des Bois, le Moyen Age a façonné un imaginaire de la révolte dont le rôle fut décisif dans le maintien, ou le renversement, de l'ordre social. Entretien avec l'historien Jacques Le Goff.

Un article tiré du Magazine littéraire N°365, « Éloge de la révolte » (daté mai 1998).

Quelle différence faites-vous, à travers l'histoire, entre les révoltes et les révolutions ?

Jacques Le Goff : La révolution, même si elle n'a pas été préparée, aboutit à un changement radical dans les institutions. Elle est porteuse d'un projet de société, qui peut être fou ou délirant, mais qui est cohérent. La révolte, au contraire, est un mouvement plus éruptif, plus imprévisible, et qui n'est pas nécessairement centré sur l'avenir. Ainsi les révoltes sont intéressantes par ce qu'elles révèlent et ce qui les a fait naître tandis que les révolutions sont intéressantes par ce à quoi elles aboutissent. Les mouvements de révolte se sont toujours manifestés par la violence mais ont toujours débouché sur un retour à un ordre antérieur. C'est avec l'apparition de l'idée de progrès que la révolte est devenue révolution, provoquant les événements de 1789.

Quelles figures de la révolte retiendriez-vous ?

L'imaginaire historique est très actif lorsqu'il s'agit d'évoquer les grands mouvements de révolte. Si nous connaissons à peu près les grandes révoltes de l'histoire, peu de noms de chefs sont parvenus jusqu'à nous, hormis bien sûr Arnaud de Brescia au XIIe siècle et Cola di Rienzo au XIVe siècle. En effet, le meilleur moyen de lutter contre les révoltes fut longtemps d'en effacer tout souvenir. Or ce sont les meneurs des révoltes qui nous renseignent sur les caractéristiques de ces soulèvements et nous permettent d'en saisir la portée. Si l'on s'intéresse aux grandes révoltes qui ont jalonné notre histoire, il me semble fondamental de distinguer les révoltes paysannes des révoltes urbaines.

Les révoltes paysannes furent beaucoup trop nombreuses pour que l'on puisse en dresser une liste exacte : ce sont des révoltes traditionnelles, liées à l'oppression des paysans par les seigneurs. Mais les paysans n'eurent que très rarement l'occasion de se donner des chefs et de s'organiser dans leurs insurrections, mis à part quelques soulèvements comme la grande révolte qui fut déclenchée contre le duc de Normandie à la fin du Xe siècle. Plus tard, lors de la fameuse Jacquerie, sous le règne de Charles VI, le prévôt de Paris Etienne Marcel a tenté de joindre la révolte paysanne de ceux que l'on appelaient les Jacques avec les révoltes urbaines qui avaient éclaté dans la capitale : ce fut un échec. Les révoltes paysannes relèvent davantage, me semble-t-il, de l'esprit de résistance à l'oppression, que de l'esprit de révolte. Ainsi les paysans ont-ils très souvent entrepris de résister aux redevances et aux impôts dont les accablaient les seigneurs : les fraudes, les tricheries, constituaient une résistance passive et étaient leur manière de se révolter contre l'injustice. Ces révoltes sont en réalité des mouvements, des émotions suscitées par la colère du peuple. Si vous prenez l'exemple de Mandrin, le célèbre bandit, il s'agit bien d'un cas de révolte contre l'impôt. Mandrin s'inscrit dans la droite ligne des grandes révoltes de Bretagne du XIVe siècle contre le papier timbré et il préfigure d'une certaine manière le poujadisme de la France de la seconde moitié du XXe siècle ou encore le mouvement actuel de la Ligue dans le Nord de l'Italie où prédomine la volonté de ne plus payer d'impôts.

Bien sûr, quand on évoque les grands révoltés du Moyen Age, on ne peut pas passer sous silence Robin des Bois. Mais son cas me semble atypique : il s'agit là du révolté qui fuit son seigneur et se réfugie dans la forêt pour organiser la résistance. De plus, il faut rappeler que Robin des Bois est en partie une création littéraire et en partie une création cinématographique. Ce bandit se trouve à la frontière, très floue, du fugitif et de l'authentique révolté.

Qu'est-ce qui a caractérisé les révoltes urbaines ?

Elles furent liées à la démographie des villes médiévales. Si l'on prend l'exemple des mouvements de révolte qui secouèrent Paris aux XIVe et XVe siècles, dans un Moyen Age tardif, il faut revenir un instant sur la dimension sociale de la capitale. Paris comptait alors jusqu'à 200 000 habitants ! C'était la seule grande ville d'Occident, haut lieu de l'immigration, où des artisans de plus en plus riches souhaitaient conquérir un pouvoir social et politique proportionnel à leur richesse. Sur ce, viennent se greffer les divisions liées à la guerre de Cent Ans, notamment l'opposition entre le parti royal des Armagnac et celui des Bourguignons. Cet ensemble très complexe n'est pas vraiment caractéristique de la période médiévale. Paris représente une forme d'exception. Dans un autre genre, les grandes révoltes urbaines qui sévirent dans les Flandres à la même époque se sont nourries de l'existence d'une sorte de prolétariat : les ouvriers de l'industrie textile la seule qui ait réellement existé au Moyen Age ont organisé une révolte contre l'aristocratie du comte de Flandres. Cette révolte des foulons et des drapiers préfigure déjà les révoltes modernes, comme celle de la Commune de Paris en 1870.

L'urbanisation a donc favorisé l'émergence des révoltes...

De grandes révoltes éclatent en effet à partir du moment où les villes ont commencé à se développer. L'urbanisation a secrété des marginaux qui se sont rapidement transformés en révoltés. Il y a, à cet égard, un lien étroit entre les révoltes urbaines moyenâgeuses et les révoltes urbaines de nos banlieues : le rapport entre la ville et la révolte tient en grande partie du déracinement des immigrés dans les cités.

Le Moyen Age a aussi été marqué par le lien entre la révolte et la religion : les hérétiques sont-ils des révoltés ?

On pourrait en effet affirmer qu'au Moyen Age, les plus grands révoltés furent les hérétiques. La révolte s'est longtemps exprimée par des hérésies qui ne se limitèrent pas exclusivement au domaine de la religion mais s'étendirent à la politique, remettant en cause l'ordre établi par Dieu comme par les princes. L'exemple cathare est à cet égard significatif. Je me méfie cependant d'une typologie des révoltes qui inclurait les hérétiques : si vous prenez l'exemple de Savonarole, au XVIe siècle, je crains que l'on soit plus proche de l'illumination que de la révolte.

Ces différentes figures de la révolte ont-elles façonné un imaginaire spécifique ?

Oui, c'est d'ailleurs ce qui me semble le plus intéressant dans l'étude de la révolte à travers l'histoire : toutes ces révoltes, dont les formes sont très difficiles à analyser puisque nous possédons peu de témoignages, ont mis en branle un imaginaire très fort et dont le rôle fut déterminant dans le maintien ou le renversement de l'ordre social. Pour les clercs, les révoltes furent des causes de désordre qui suscitèrent des images de peur. Le modèle même de cet imaginaire de la révolte au Moyen Age est la représentation que nous ont léguée les clercs de la révolte de Lucifer et des démons contre Dieu. Il n'est donc pas étonnant que pour les gens d'ordre, tous les révoltés aient été considérés comme des démons et combattus comme tels.

Propos recueillis par François Busnel.

 

Illustration : © World History Archive/Aurimages

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