Pour quels « jours heureux »...

Pour quels « jours heureux »...

Le livre avait disparu. La bibliothèque n'en souffrait pas, apparemment. Mais il y avait un manque. Commande fut donc passée et l'ouvrage livré le 16 mars, comme pour entamer le confinement du lendemain. Il s'agissait du... Retour du tragique de Jean-Marie Domenach, ex-directeur de la revue Esprit, et mon père par ailleurs. L'ouvrage, publié en 1967, avait fait quelque bruit car, dans l'insouciance des Trente Glorieuses, il rappelait, en revenant au théâtre et à la littérature, qu'il n'est pas de « bonheur innocent », que « tout homme heureux est coupable », comme l'écrivait Charles Péguy. Mais l'orgueilleux veut toujours oublier les avertissements, s'étourdir d'un présent sans nuage qui lui fait négliger les orages.

Alors comment fabriquons-nous aujourd'hui notre propre épidémie meurtrière ? Pour nous éclairer, des lumières intellectuelles s'allument partout dans ces nuits de tragédie. Certaines s'éteignent, il est vrai, qui ont balisé nos chemins de vie. Par exemple Luis Sepúlveda, l'écrivain chilien, merveilleux conteur du Vieux qui lisait des romans d'amour. Dans sa démarche, l'écriture était un acte de justice, de résistance, la lecture un appel à la fraternité. Albert Uderzo s'en est allé aussi. Ce ne fut pas du Covid-19. Tout de même, l'inventeur de la potion magique... C'est le coeur qui a lâché. Mais Astérix, Obélix, Idéfix, Bonemine et Falbala ne nous quittent pas. D'autres déboulent des planches d'Uderzo, tel le mage de Massilia, le professeur Raoult. Irréductibles Gaulois... De partout sortent des penseurs pour comprendre l'épreuve que nous traversons et saisir les moyens de s'en sortir au mieux. Il n'est certes pas acquis que l'après ne recommence pas comme l'avant. On sait la tyrannie du statu quo, la logique de l'ordre et des intérêts établis que renforcent la peur de l'inconnu, le soulagement d'avoir évité le pire et la force des puissants voulant retrouver leur monde d'hier. Après 2008, tout déjà devait être refondé ; et tout a recommencé, quasi comme si de rien n'était. La bataille du progrès n'était même plus livrée par des progressistes qui abandonnaient le champ de bataille puisque le capitalisme mondialisé avançait son train. Un train d'enfer...

Et voilà que cette bataille reprend. Au moins avons-nous en France « progressé » sur les siècles passés. Nous ne nous perdons plus dans « la fureur des dieux et les fautes à expier ». Voltaire nous en a vaccinés, qui avait refusé de voir dans le tremblement de terre de Lisbonne en 1755 « un châtiment divin ». Et gare aux collapsologues qui voudraient nous faire croire qu'après la punition de Dieu viendrait celle de la Nature. Il nous faudra progresser davantage encore vers plus de science sans doute, mais plus d'humain d'abord. Un progrès pour quoi ? Pour qui ? Pour quels « jours heureux », puisqu'est reprise l'ambition du Conseil national de la résistance qui avait ainsi baptisé son programme d'espérance ?

Pour répondre à ces interrogations, nous avons appelé la science-fiction, ses univers, ses créatures de métal et de chair, de matière immatérielle, ses extraterrestres, ses contre-sociétés de rêve. L'extension du domaine de la lutte pour un autre monde passe par l'expansion de l'imaginaire.

 

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Photo : Déconfinement à Bordeaux © Valentino BELLONI/Hans Lucas/Via AFP

Entretien

Photo : Frantz Olivié © DR

Frantz Olivié :
« La financiarisation du livre est en train de produire une culture d'aéroport inepte »

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À lire : Poésie, etc., Guy Debord, éd. L'Échappée, « La Librairie de Guy Debord », 528 p., 24 E.

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MAI :

► Roberto Bolaño, et de deux : en complément de l'ensemble « Il faut relire » consacré à l'écrivain

► Entretien avec Jacopo Rasmi : avec Yves Citton, il signe l'essai Générations collapsonautes