Pour le meilleur et pour Shakespeare

Pour le meilleur et pour Shakespeare

« Vous voulez devenir journalistes ? Alors, commencez par lire Roland Barthes, Albert Camus, Alexandre Dumas, Pif le chien et... William Shakespeare ! » La liste de ces recommandations que j'ai si souvent adressées aux apprentis Rouletabille procède d'une démystification : les sciences humaines n'interrogeront jamais mieux l'homme que la littérature.

Psychologie, sociologie, économie, ethnologie et idéologies ont leur indispensable utilité. Leurs patrouilles qu'il faut diligenter peuvent approcher leur sujet, l'humain. Mais son mystère toujours leur échappera, que le roman, la tragédie, eux, approfondiront. Il ne se réduit pas à des courbes de croissance. Nos présidents, qui ne lisaient qu'études et enquêtes, s'y sont égarés. D'autant qu'ils ont été eux-mêmes piégés par cette idéologie illusoire du bonheur qui n'est que le masque du malheur. Ceux qui ignorent que l'histoire est tragique – Giscard, Sarkozy, Hollande, Macron (?) –, ceux-là s'exposent à nous y naufrager. Nous avons pris soin de mettre un point d'interrogation pour l'actuel président car, si son présent interroge, son passé plaiderait plutôt pour lui. Il est né, grâce à sa future femme professeur de français, sur les planches. Il a compris alors que le monde était représentation, qu'il n'y avait rien de plus fort que d'en être l'acteur et que la tragédie en constituait la trame. Et donc Shakespeare, qui est de son temps sans doute, mais aussi de tous les temps, et en particulier du nôtre, qui souffle tempête. « Je suis le bruit et la fureur, le tumulte et le fracas », a tonné Jean-Luc Mélenchon dans son rôle préféré, le shakespearien. Mais, son orgueil dût-il en souffrir, il n'est pas le seul, ni le plus tempétueux. Ni même le plus dangereux. Les impétrants se bousculent pour jouer les rôles de rois fous, voire de tyrans, qu'on croirait écrits par notre tragédien de génie.

Il est vrai qu'on dirait – et c'est ce que notre dossier nous rappelle – que tout, ou presque, y est des excès du pouvoir comme des religions, des amours et des trahisons. Qui a lu Shakespeare ne saurait être surpris par les trumperies de Donald Ier, ni par le cynisme meurtrier du tsar Poutine, ni par les délires d'empire de l'Ottoman Recep Tayyip Erdogan, ni toujours par les foucades du commandant suprême de l'armée populaire de Corée, Kim Jong-Un... Comme le roi Lear nous en avertit : « C'est un malheur du temps que les fous guident les aveugles. »

Mais une relecture attentive nous livre le Shakespeare et le meilleur... sur ces sujets qui aujourd'hui nous tiennent à coeur : la guerre des sexes, la terreur d'État, le terrorisme de religions et la crise écologique, l'échauffement qui provoque une violence généralisée, car « par les chaudes journées le sang est fou et s'excite ». Sans parler des ravages du dénigrement souterrain, car « serais-tu aussi chaste que la glace, aussi pure que la neige, tu n'échapperas pas à la calomnie ». Le Barde n'avait pas attendu Internet pour relever qu'un mot suffit à tuer. Et une image donc...

Mais, si on suit avec lui le fil rouge sang qui relie les convulsions de l'histoire, on voit que les tragédies font aussi place au comique, que la bouffonnerie côtoie le macabre, et surtout que jamais l'espérance ni l'homme ne rendent les armes.

 

Photo : Théâtre politique © Carine Schmitt/Hans Lucas/Via AFP

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