Pour être heureux, vivons furtifs

Pour être heureux, vivons furtifs

Par l'auteur de La Horde du Contrevent, un roman à peine dystopique sur une société sous contrôle truffé de bonnes recettes pour passer sous les radars.

« Le furtif ne tue jamais : il fait vivre. Il métamorphose, oui, mais il est toujours pour créer quelque chose de vivant. » Dans son nouveau roman, l'écrivain culte de la science-fiction française Alain Damasio imagine une mystérieuse espèce vivante qui échapperait aux radars d'une société ultracontrôlée : les furtifs. Des êtres caractérisés par une identité sonore propre à chacun : le « frisson ». Il est impossible de savoir comment « fonctionne » ou « vit » cette espèce, car, à peine vue par l'homme, elle se fige et se transforme en une masse solide, empêchant toute dissection, et donc toute analyse. Son point de repère se trouve dans les fréquences, car, dans cet univers, les images figent et tuent. «Le son offre une liberté que l'optique ne permet plus, selon l'écrivain. Il porte beaucoup plus l'imaginaire. » Un album avec des musiciens (dont le guitariste Yan Péchin) accompagne d'ailleurs le livre, et Alain Damasio, notamment très proche du musicien Rone (à écouter : « Bora Vocal »), entretient avec la musique un lien privilégié. « La musique est révolutionnaire, c'est déjà dans Deleuze à propos de la ritournelle. »

Nous sommes en 2041, dans une France presque entièrement privatisée. Les villes ont été mises en vente sur le « marché des villes libérées », volées à leurs habitants. La capitale appartient à LVMH, Cannes à Warner, Orange à Orange. Lorca et Sahar se sont séparés lorsque leur fille, Tishka, a disparu. Lorca, persuadé que sa fille est toujours en vie et qu'elle a peut-être fui avec ces fameux furtifs, décide d'intégrer l'armée chargée de les chasser pour avoir une chance de retrouver sa fille.

L'auteur affine ici son art de la narration multiple, qu'il signifie par des jeux typographiques (chaque personnage est annoncé par un motif associé). Il prend pour point de départ une situation individuelle, loin de celles, d'emblée collectives, de La Horde du Contrevent (2004) et de La Zone du dehors (1999). C'est dans ce changement de perspective que résident la nouveauté et la puissance de celui-ci, dont la portée traverse les strates du particulier à l'universel, de l'individualité à la communauté et de l'exemple à la théorie. Un roman de la maturité ? « C'est un livre que je n'aurais pas pu faire si je n'avais pas eu d'enfants. Il est directement inspiré de ce que j'ai vécu ces onze dernières années. C'est ce qui donne la trame narrative. La difficulté se trouve entre les strates : c'est d'opérer quelque chose qui soit à la fois réaliste et fantastique avec des enjeux politiques. Une anticipation à court terme, mais très réaliste. »

L'intrigue s'inscrit dans une dystopie de l'immédiat. L'auteur s'appuie sur ce qu'il appelle des « prototypes » de dispositifs de contrôle qui existent déjà et dont il exagère à peine les traits. Comme les bagues communicantes, qui permettent de filmer, de reconnaître des voix, d'être identifié... Tout est centralisé et facilite l'existence tout en la plaçant sous un contrôle absolu, traçable dans les moindres détails, et au service des grandes marques pour qui il est alors aisé d'adapter les offres aux personnalités de chacun. Le concept de l'humanité augmentée est ici complètement réalisé. Aussi Alain Damasio développe-t-il le MOA (« My Own Assistant »), un assistant virtuel ultrapersonnalisé qui « offre un miroir empathique et purement esclave de nos désirs ». Là, on reconnaît aisément le prototype d'assistants vocaux tels que Siri, Alexa ou encore Cortana.

Résistants des ZAG

Contrairement aux dystopies traditionnelles, Les Furtifs ne se contentent pas d'effrayer en explorant les dimensions les plus pernicieuses et aliénantes de la société de contrôle, mais proposent des lignes de fuite respirables et stimulantes. Des alternatives. « Le rôle de la science-fiction est d'alerter, de pousser les tendances les plus mortifères, morbides et inquiétantes, pour créer un effet de choc. Mais j'essaie de faire en sorte que la balance positive, utopique et créative soit plus forte que le côté dystopique, qui devient alors un bruit de fond. »

Les êtres encore libres - les « sans-bagues » ou autres « migrants de l'intérieur », qui ont refusé ou n'avaient pas les moyens de s'offrir une bague -, considérés comme des ennemis du peuple, sont arrêtés par des miliciens, qui leur refusent par exemple d'exercer un enseignement libre, quand bien même ils se trouvent dans des « zones autonomes ». Car, face aux prototypes toujours plus précis et « performants », se dressent des humains, des activistes - des sans-bagues notamment issus de la « mouvance anarchitecte » qui « partent du principe que la ville doit être redonnée, réofferte [...] aux sans-abris, aux migrants, à tous ceux qui ne peuvent même pas se payer le forfait standard [forfait qui permet de circuler dans les zones centrales, réservées, donc, aux plus riches] », des résistants en somme, qui se retrouvent sur des îles, sur des toits et dans des environnements inspirés des ZAD et des communautés de militants, comme celle de Tarnac. Dans les « ZAG » (zones autogouvernées), les personnages développent des moyens pour éviter d'être surveillés (les téléphones portables dans le frigo), pour sortir du rapport capitaliste à l'échange (le prix libre, pratiqué dans les zones autonomes, mais aussi parmi certains rassemblements de gilets jaunes), l'organisation horizontale, les fumigènes, l'occupation... À cet égard, l'écrivain trouve les gilets jaunes beaucoup plus inventifs que certains militants croisés au cours de ces dernières années : « Personne n'avait eu l'idée d'occuper un rond-point. Les gilets jaunes, c'est une bouffée d'air frais !» Il évoque aussi les manifestations sauvages, les constructions sur les ronds-points et les cabanes, celles-là mêmes qui l'ont fasciné lorsqu'il en a découvert la première fois à Notre-Dame-des-Landes : « C'était magique ! »

Selon lui, « nous sommes les enfants d'un individualisme féroce. Le lien est vraiment une conquête, c'est notre nouvel eldorado ». Le lien, c'est aussi le coeur de la pensée deleuzienne, qui inspire Alain Damasio plus encore que les autres figures du post-structuralisme. « Il y a cette phrase de Deleuze que j'adore : "On rentre dans un livre comme dans une armurerie", les gens empoignent les armes dont ils ont besoin. »

 

  À lire : Les furtifs, Alain Damasio, La Volte, 704 p., 25€. 

 

Rencontre avec Alain Damasio

Le 25 juin à 19h30 à La Parole errante (9 rue François-Debergue, 93100, Montreuil), discussion animée par William Blanc. 

 

Photo : Alain Damasio © Adrien Barbier sous Creative Commons CC BY-SA 3.0

Nos livres

« Par les routes », Sylvain Prudhomme,  éd. L'Arbalète/Gallimard

Supplément web

Chaque numéro du Nouveau Magazine littéraire est complété d'articles en accès libre à lire sur ce site internet. 

OCTOBRE :

 Microclimat judiciaire : entretien avec Judtih Rochfeld

► De Big Brother à Big Other : inédit du dossier Orwell-Huxley

► « Le génie français, c’est la liberté ! » : version longue de l'entretien avec Laurent Joffrin

SEPTEMBRE :

► L'identité et ses (im)postures : critique du Nom secret des choses de Blandine Rinkel

 Souvenirs de la maison close : critique de La Maison d'Emma Becker

 Le feu au lac : version longue de l'entretien avec Kevin Lambert

 

© Louison pour le NML

© Louison

Les écrivains journalistes avec RetroNews

Pour accompagner notre dossier sur la littérature érotique, nous vous proposons de plonger, en partenariat avec Retronews, le site de presse de la Bnf, dans la vie de Rachilde, la reine des décadents.

Illustration : Le journal des Débats, 27 mars 1899 - source : RetroNews-BnF