Mona Ozouf : La révolution de velours

Mona Ozouf : La révolution de velours

Élevée dans une Bretagne encore irrédentiste, philosophe de formation, elle est devenue presque par inadvertance une référence sur la Révolution française. Sa surprenante humilité fut sans doute une arme : dénuée d'ambitions académiques, elle s'est entièrement vouée à ses livres.

Veille de départ, avant-veille de Noël : Mona Ozouf vient de terminer l'édition du « Quarto », chez Gallimard, qui rassemble une partie de son oeuvre, celle qui a trait à l'histoire. Pour cela, elle a pris des ciseaux, elle a coupé, elle a collé, elle a écrit des préfaces, bref, elle a reconfiguré les livres existants, alors qu'elle aurait pu se contenter de les juxtaposer. Pour introduire l'ensemble, elle explique son espoir : découvrir, « comme dans les vignettes de l'enfance où apparaissait soudain le voleur de pommes dissimulé dans les feuillages du pommier, la révélation d'une configuration invisible » jusqu'alors. C'est le motif dans le tapis, chère à Henry James, écrivain qu'elle aime tant et à qui elle a consacré un ouvrage, celui qu'elle préfère, « comme les mères préfèrent leur enfant disgracieux, il n'a eu aucun succès ». Mais elle, qui est-elle ?

Avant de sonner à la porte de son appartement du 6e arrondissement parisien, on prend conscience un peu tard qu'on n'en sait rien. Qui va-t-on rencontrer ? Une historienne, connue pour ses travaux sur la Révolution française ? L'essayiste des Mots des femmes, livre où elle étudie, à travers des portraits de femmes, d'où vient la mixité de la société française, livre qui lui a attiré les foudres de celles qu'elle nomme « les féministes intégristes » ? Une femme d'influence, qui a longtemps été une plume du Nouvel Observateur, et qui fait partie du jury du prix Femina ? Une académicienne ? On a beau scruter la liste, son nom ne figure pas parmi les immortels, Mona Ozouf ne porte ni l'habit vert ni l'épée.

Elle ouvre, son élégance frappe. Une élégance qui tient à ses gestes, à son expressivité, à sa douce ironie, à sa vivacité, à son maintien, mais aussi à sa voix. Tout en elle est cohésion, et cette cohérence, qui suppose que des éléments contradictoires aient été rassemblés et unis, se retrouve dans sa manière de s'exprimer par des phrases d'un seul tenant, d'une construction parfaite, sans aucun accroc. Les journalistes consacrent rarement des portraits à Mona Ozouf. En l'écoutant, on comprend pourquoi. Il suffit de l'enregistrer, ils décryptent, l'article est écrit, rien à corriger. Ce qui ne signifie pas que Mona Ozouf parle en syntagmes tout faits. Elle peut hésiter, se reprendre, douter, écouter les arguments de l'autre, les insérer dans sa réflexion, et sa phrase poursuivra son sentier, le défrichant en même temps qu'elle s'avance. Par ailleurs, Mona Ozouf est discrète. Sur sa vie personnelle elle n'a écrit que ce qui peut s'imbriquer dans l'histoire générale, ou aider à la penser. Lorsqu'elle parle à la première personne, c'est au nom d'une conviction ou d'un savoir, rarement celui du fait biographique, et encore moins du dévoilement, ou de la confusion des genres entre le privé et le public.

L'unité et le dissemblable

On revient à ce motif dans le tapis L'a-t-elle trouvée depuis que le « Quarto » est sur le point d'être imprimé ? « Ce serait arrogant de le prétendre. Mais quelque chose se dessine. L'ensemble de mes textes est traversé par une tension entre l'unité et le dissemblable, la nation et le terroir. Cette tension est héritée de ma biographie en partie relatée dans Composition française. »

Une enfance vécue dans l'école de Plouha, où sa mère est institutrice en maternelle. La mort de son père, militant de la cause bretonne, quand elle a 4 ans, laisse sa mère endeuillée pour la vie. L'arrivée de sa grand-mère, pour aider, bien sûr, et surveiller la jeune veuve et l'enfant. Et le minuscule territoire où tout s'apprend et se vit, dans une contradiction qui n'est pas douloureuse, mais l'initie à un sentiment « d'inconfort » : « Il y avait la bretonnitude à la maison, d'un côté, et l'école républicaine, de l'autre. C'était à la fois le même monde et deux mondes différents. Nous habitions dans un logement de fonction, avec fenêtre sur cour. Ma seule promenade, mon seul déplacement, à part le catéchisme, était d'aller de la maison à la classe. Et c'était cependant un continent que je traversais. Car on ne parlait jamais de notre région, de notre histoire bretonne, dans la classe, même pour évoquer l'histoire de la commune, alors même qu'à la maison ma mère n'était que dérision à l'égard de "Nos ancêtres, les Gaulois", qu'elle préférait appeler "Nos ancêtres, les Gallois". » Mona Ozouf s'interrompt. « On se pose toujours les questions trop tard. Je ne sais pas comment ma mère aurait enseigné l'histoire si elle avait eu en charge des classes de l'école élémentaire. Son enseignement n'était pas calqué sur le modèle républicain classique. Quand elle voyait que les enfants ne comprenaient pas un conte, elle traduisait un mot en breton. Et, tout d'un coup, elle voyait leurs regards scintiller. »

En travaillant sur la Révolution, Mona Ozouf découvre ce qu'elle éprouve dans sa vie intime : c'est la volonté d'une unité insécable qui fait apparaître le dissemblable. Ainsi, l'unité idéologique de la Révolution a rendu évidentes les dissidences politiques et les particularités régionales, telles les langues, qui restaient tapies auparavant. Dans La Fête révolutionnaire, Mona Ozouf raconte l'histoire des conscrits qui refusent de se rendre à l'appel, des femmes qui s'attroupent aux portes des églises et qui réclament leurs cloches, leurs ornements et leurs prêtres, et des jeunes gens, qui expliquent en français le projet révolutionnaire, dans les villages bretons ou occitans, dans une langue que les natifs ne comprennent pas. L'historienne découvre le refus de l'union dans l'émotion collective de la fête, « au point que j'ai retrouvé certains comptes rendus, entièrement rédigés au conditionnel à cause de l'absence des participants ».

Excellente élève, la jeune Bretonne est admise en khâgne à Paris. Elle s'aperçoit qu'elle n'a pas les codes, ne sait pas ce qu'il faut avoir lu, n'a pas le même niveau que les autres en latin et en grec. Elle opte pour l'agrégation de philosophie, qui permet une connaissance plus intime des élèves, car c'est la seule matière qui est enseignée neuf heures par semaine. Une charge à la fois pesante et exaltante, et, à l'époque, Mona Ozouf n'a pas d'autre ambition qu'être « une bonne prof ». Elle dit : « Vous savez, je n'ai pas fait d'études d'histoire, je ne suis pas historienne. D'ailleurs, quand on me demande une contribution, je suis obligée de réviser énormément. On ne connaît bien que ce qu'on a étudié très jeune. » Aujourd'hui, si elle devait choisir une voie, ce serait la littérature. « Car c'est par le roman que l'on appréhende le mieux la complexité du temps et des vies. » Comment lui est venue l'audace de travailler sur la Révolution française en historienne, elle qui l'était si peu ? N'importe qui peut donc se mettre à piocher dans des archives ? « On fait tout un plat de la méthodologie ! Au point que certaines oeuvres d'historien sont entièrement contenues dans leurs prolégomènes ! »

C'est à la Sorbonne qu'elle rencontre une bande d'historiens enthousiasmants, dont son futur mari, Jacques Ozouf, mais aussi Denis Richet, Emmanuel Le Roy Ladurie et François Furet, avec qui elle sera amie jusqu'à la mort de celui-ci. Ensemble, ils cosignent le fameux Dictionnaire critique de la Révolution française. « J'ai été embarquée dans la cohorte. Tous ces garçons savaient qu'ils allaient publier. On aurait pu penser à de la fatuité, mais ils ont prouvé qu'ils avaient raison de croire en eux. Quant à moi, j'avais beaucoup trop de respect pour les livres, que ma mère recouvrait un à un d'un papier cristal, pour m'imaginer publier. » Mais les futurs grands historiens se mettent à sous-traiter une partie de leur recherche, à demander à la jeune femme de rédiger dix lignes par-ci, dix lignes par-là. « J'étais restée la bonne élève qui va au tableau lorsqu'on le lui demande. Je me suis attelée à la tâche avec plaisir. »

Elle prétend que la nécessité intérieure a été absente de son élan. Mais comment qualifier autrement sa curiosité qui l'amène à s'intéresser à tout ? « De vagabondage, répond Mona Ozouf. J'aime les marges, l'intempestif, l'inattendu. En 1968, mes recherches sur la Révolution sont bien tombées. Elles coïncidaient avec l'esprit du temps. Par la suite, elles ont été un passeport pour participer au bicentenaire. Il y a une part de hasard et de chance, dans ma réussite académique. » « Hasard, amour, et amitié indéfectible », ajoute Juliette Senik, auteur d'un documentaire dans la collection « Empreintes », intitulé Mona Ozouf, femme des Lumières. « Ce qui est intéressant dans son parcours, c'est qu'il n'est pas celui d'une universitaire classique. Elle n'a jamais enseigné à la fac. Son absence d'ambition lui a permis de faire une oeuvre plutôt que de grimper les échelons du pouvoir. »

L'art de la négociation

Femme de gauche, Mona Ozouf ne défend cependant pas des idées à la mode, car elle défend l'art de la négociation. Ainsi pense-t-elle que l'un des héritages néfastes du centralisme jacobin est d'assimiler tout compromis à une compromission et de déconsidérer les expériences locales. Elle cite Charles Renouvier, grand philosophe de la République, qui écrit que le travers des Français est de penser que « tout ce qui n'est pas idéal est misère ». Mona Ozouf, elle, prône les vertus de la discussion.

De même, son féminisme est modulable. « Il y a des domaines où l'identité sexuelle ne doit pas être prise en compte : dans la vie politique comme dans la vie professionnelle. Mais, dans la vie privée et dans les relations individuelles, il me semble que la différence des sexes donne à l'existence une saveur dont il serait dommage de se priver. Je ne crois pas en l'exacte similitude entre l'homme et la femme. » Comment se définirait le spécifiquement féminin ? « L'évoquer est un piège, car on est très vite amené à égrener des niaiseries. Cependant, les femmes ont un sens du temps et de la limite que les hommes n'ont pas. Elles savent très vite qu'elles sont mortelles, qu'elles ne pourront pas procréer toute leur vie. Les différences physiologiques engendrent des effets. Si les hommes ont plus de force, les femmes sont plus endurantes et vivent plus longtemps. Même si la part du culturel dans ce qu'on nomme féminin est immense. Qui a par exemple en charge les vieux parents ? En majorité, les femmes. » Par ailleurs, Mona Ozouf a été en partie élevée par une grand-mère féministe, qui lui a appris à ne pas compter sur le prince charmant, et qui considérait que « l'homme était le sexe faible, celui qu'il fallait réconforter et soigner ». Elle s'occupait de tout, pendant que son mari était en mer.

Éditer le « Quarto » l'invite à la mélancolie. « Cela ressemble à un tombeau. Il est rare que l'on propose cette tâche à une personne de 20 ans. » Mais la petite Bretonne qui ne se sentait pas digne de publier et qui a refusé pour des raisons qui restent mystérieuses d'entrer à l'Académie française continuera de publier. Ne serait-ce que parce « qu'à mon âge, où l'on voit les proches descendre du métro les uns après les autres, l'écriture est le meilleur remède au chagrin ». Mais aussi, plus joyeusement, parce qu'elle ne se sent pas du tout spécialiste, « ni de la Révolution française ni de l'école ». Et qu'à plus de 80 ans le champ de sa curiosité s'étend chaque fois qu'elle fait un pas.

Portrait

Mona Ozouf est née en 1931 à Plourivo (Côtes-d'Armor). dans une famille d'instituteurs bretonnants. Agrégée de philosophie, elle se consacre à l'histoire après son mariage avec Jacques Ozouf, en 1955. Elle travaille sur la Révolution française et sur l'école. Elle a publié, notamment : L'École, l'Église et la République, 1871-1914 (éd. Armand Colin, 1962, rééd. Points Histoire, 2007), Dictionnaire critique de la Révolution française (avec François Furet, éd. Flammarion, 1988) et Composition française : retour sur une enfance bretonne (éd. Gallimard, 2009).

à lire

De Révolution en République, les chemins de la France, MONA OZOUF, éd. Gallimard, « Quarto », 1 376 p., 33 euros.

Extrait

Après des siècles de nivellement monarchique et de simplification républicaine, la cause en effet n'est toujours pas entendue, et les rapports du centre et de la périphérie n'ont pas laissé d'être problématiques [...]. Rien n'était plus familier à mon enfance que l'évocation de la résistance à ce qu'on nommait chez moi le jacobinisme de l'État français. Bretonne, cette enfance l'était superlativement ; moins encore par mon lieu de naissance que par la personnalité de mon père, militant de la langue bretonne, et par le legs d'émotions et d'idées qu'il m'avait laissé, rendu plus impérieux par sa mort précoce. Un héritage qui devait être bientôt concurrencé par les leçons, non moins impérieuses, que dispensait l'école française. Si bien que la tension entre l'universel et le particulier, si caractéristique de notre vie nationale, j'ai dû la vivre et l'intérioriser, non sans trouble ni perplexités, encore aggravées par un troisième enseignement, celui de l'église.

Mes souvenirs me préservent ici du cliché selon lequel mes jeunes années en auraient été bercées. Rien n'était moins endormant, moins tranquillisant que les croyances déposées dans ma corbeille de baptême par trois fées qui ne s'aimaient guère, l'école, l'église et la maison.

Composition française, Mona Ozouf (2009)

Grand entretien

Éric Vuillard

Éric Vuillard
« La Guerre des pauvres est une guerre qui n'est pas terminée. »