Le chêne d'Auvergne

Le chêne d'Auvergne

Centenaire depuis peu, le romancier publie toujours à rythme soutenu. L'ancien instituteur, devenu professeur d'italien, est une institution dans son Auvergne natale.

Le couteau coupe le gâteau, sous des applaudissements qui troublent le morne ennui de la galerie marchande. Ce 20 mars, alors que le Salon du livre ouvre ses portes à Paris, Jean Anglade signe chez lui, à l'Intermarché du Cendre, en banlieue de Clermont-Ferrand. Yeux bleus, casquette sur la tête, cheveux blancs et petites lunettes cerclées, il fête ses 100 ans devant un parterre de choux à la crème. Dans la matinée, il a dédicacé soixante-cinq livres en deux heures. L'après-midi, il a recommencé. À peu près autant. À 17 heures, il s'avoue un peu fatigué, mais répond encore aimablement à ceux qui défilent. « Il a l'air de se porter bien », dit une fidèle lectrice à une amie, qui lui répond : « Il écrit encore, il paraît. » La directrice du supermarché fait un discours. Le maire du Cendre, venu pour l'occasion, se fend d'une phrase en italien apprise par coeur, et présente une amie députée européenne qui n'a visiblement jamais entendu parler de l'écrivain mais achète son livre, le fait signer, et, cantonales obligent, serre quelques mains.

Cent ans. Une date. L'une de ses éditrices, Jeanine Balland, n'hésite d'ailleurs pas à en rajouter et à faire de lui sur la bande entourant son dernier roman « le doyen des lettres françaises ». C'est faux : Georges Emmanuel Clancier, auteur de l'admirable Pain noir, est né le 3 mai 1914 et a donc 101 ans. Mais, même mensonger, l'argument de vente se justifie : Anglade est sans doute la plus belle plume de la collection « Terres de France », cette collection de romans régionalistes qui survit avec santé au mépris total de la critique parisienne.

Les fées qui se sont penchées il y a cent ans sur le berceau de Jean Anglade sont celles qu'il célébrera toute sa vie : le prolétariat (il est fils d'un maçon et d'une servante), la communale, l'enseignement, la république du mérite... Le 18 mars 1915, donc, il naît à Escoutoux, dans le Puy-de-Dôme, près de Thiers. Son père meurt à la guerre en septembre 1916, une guerre qui hantera aussi l'oeuvre de son fils, et sa mère lui taille un paletot bleu dans l'uniforme de chasseur alpin du mort. Il entre à l'école, et s'y révèle doué : cours élémentaire, boursier, école normale d'instituteurs de Clermont. Il épouse une institutrice. Un double poste dans le pays de Combrailles, plateau de granit à la limite de l'Allier, du Puy-de-Dôme et de la Creuse, l'introduit dans un monde qu'il ne quittera plus et dont il chantera longuement la rude beauté. Plus tard, devenu agrégé d'italien, il enseignera cette langue au lycée Blaise-Pascal de Clermont-Ferrand. Pour mieux séduire ses élèves, il joue de la mandoline en cours. « Les cordes étaient dures : j'avais mal aux doigts. »

Célébré par Vialatte

Écrivain régionaliste, Anglade ? Depuis des années, il s'insurge contre l'étiquette. Dans son oeuvre, commencée tardivement, à 38 ans, il distingue une période « bleue », comme Picasso a eu la sienne. Ce sont ses premiers livres. Ils se passent en Italie, en Allemagne, en Irlande, aux Philippines. L'un d'eux, Des chiens vivants, raconte l'attente des dignitaires nazis emprisonnés avant le procès de Nuremberg. Il reçoit des prix : celui des libraires pour La Foi et la Montagne, celui de l'humour noir pour Le Point de suspension. Son camarade Alexandre Vialatte le célèbre à chaque roman qu'il publie : Vialatte, autre Auvergnat, « un maître encore plus qu'un ami », qui rentre avec lui en Citroën 2 CV de Paris et, ivre de whisky, s'endort sur l'épaule de son compagnon. Un autre Auvergnat célèbre, Henri Pourrat, adoube lui aussi le jeune auteur dès ses débuts, Pourrat dont aujourd'hui Anglade stigmatise férocement le goût de l'argent... Il écrit à la machine, une machine qui trône encore dans sa chambre des « Neuf soleils ». Le bon élève du cours élémentaire, qui écrivait des petits poèmes, dont un sonnet pour remercier son instituteur et qu'il avait lu en classe, a aujourd'hui au compteur soixante-dix livres, dont des livres d'histoire pour la collection « La Vie quotidienne » et une biographie de Blaise Pascal, autre Auvergnat fameux, qu'il considère comme son meilleur ouvrage. On l'appelle « le Pagnol de l'Auvergne ». « C'est faux, s'insurge-t-il modestement. Pagnol, c'est beaucoup mieux que moi. »

Car on n'échappe pas à l'Auvergne. Le succès très important de son premier roman « régional », Une pomme oubliée, récit écrit en vingt-huit jours sur une vieille dame qui doit quitter son hameau, l'amène à se consacrer essentiellement à son pays natal. C'est alors une succession (un par an au moins) de romans qui évoquent la région, ses transformations, son passé, ses petits métiers. « Les Parisiens la voient comme un pays d'avares : c'est tellement réducteur. » On le dit nostalgique, passéiste, réactionnaire... Suite de malentendus. En une formule dont il fait sa devise et qu'il replace à chaque interview, il résume son ambition : « Ma véritable région, c'est l'homme. » À le relire, on s'aperçoit que c'est vrai. Anglade est de la famille des Clavel, des Clancier, des Genevoix, de ces écrivains qui pétrissent à pleines mains la pâte humaine. Ses héros sont soldats, artisans, sculpteurs, instituteurs, gens de peu pour la plupart. Émotion, attention aux gens et aux choses, précision d'une langue classique et simple et, dans son cas, irruption fréquente d'une ironie parfois cruelle, en font beaucoup plus que le chantre d'une région, si admirablement décrite soit-elle.

Depuis une hospitalisation due à une déshydratation en juillet dernier, il vit en maison de retraite aux « Neufs soleils », un jour reconnaissant que c'est très bien, l'autre accablant par voie de presse Hélène, sa fille unique, de l'y avoir mis. On ne le croise plus désormais sans un gros homme robuste et chaleureux, fan du général Bigeard, devenu gardien et factotum, Jean-Louis Pourade. Il connaît tout, gère tout, fourmille de projets, prépare une biographie, tente de récupérer les heures d'émissions et d'entretiens faites par Anglade sur Radio France. Au quotidien, il est là pour le sortir, l'amener à des dédicaces, veiller sur lui... Aux « Neuf soleils », Anglade lit peu, regarde beaucoup les infos et Quest ions pour un champion, avoue spontanément ne pas aimer les musulmans mais les respecter si ce respect est mutuel. Et il écrit. Encore. Toujours. Plus comme avant bien sûr : Hélène avoue avoir dû beaucoup retravailler Le Grand Dérangement, impubliable dans sa première version. Mais il vient de terminer un nouveau livre, La Cage aux merles blancs, récit justement d'un séjour en maison de retraite, et en a un autre sous le coude : l'histoire d'un village de trois personnes que l'un des trois quitte, laissant face à face un homme et une femme qui vont apprendre à se redécouvrir... Il se répète un peu, en parle plusieurs fois avec gourmandise.

À 17 heures, fatigué, il demande à rentrer, plusieurs fois. Pourade s'empresse. Il salue encore une ou deux fois, signe deux derniers ouvrages, réajuste sa casquette et sort, à petits pas. La mort sans doute sera bientôt là. L'attend-il avec angoisse ? « J'y pense très peu. Je sais qu'elle viendra, et voudrais éviter la souffrance. Mais je préfère me contenter de ce que je vis en ce moment. »

Né le 18 mars 1915 d'un maçon et d'une servante, Jean Anglade devient instituteur puis agrégé d'italien. En 1952, à 38 ans, il publie son premier roman, Le Chien du seigneur . Soixante-dix autres suivront. À partir du très gros succès d' Une pomme oubliée en 1969, il écrira surtout sur l'Auvergne dont il deviendra, après Henri Pourrat, le chantre le plus fameux.

Derniers livres parus

Le Grand Dérangement, éd. Calmann-Lévy, 224 p., 17,50 euros.

Le Tour du doigt, éd. Presses de la Cité, « Terres de France », 394 p., 19,50 euros.

La Soupe à la fourchette suivi d'Un souper de neige, éd. Presses de la Cité, « Terres de France », 762 p., 21,90 euros.

Le Sculpteur de nuages, éd. Le Livre de poche, 360 p., 7,10 euros.

Entretien

Photo : Frantz Olivié © DR

Frantz Olivié :
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À lire : Poésie, etc., Guy Debord, éd. L'Échappée, « La Librairie de Guy Debord », 528 p., 24 E.

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