Sylvain Tesson : d'attitudes en altitude

Sylvain Tesson : d'attitudes en altitude

L'écrivain vient de remporter le prix Renaudot 2019 pour La panthère des neiges publié aux éditions Gallimard. En 2017, nous lui consacrions un portrait, que nous vous proposons maintenant en accès libre.

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« Insupportable, incontrôlable et adorable » : ainsi était-il enfant, selon son père, Philippe Tesson. Habitué des forêts sibériennes et des sommets himalayens, Sylvain Tesson a miraculeusement survécu à une chute grave : revissé de partout, il s'est échappé dans la campagne française.

Au faîte d'un vieil escalier pavé de terre cuite, une petite porte ouvre sur un décor spectaculaire balayé par les rafales de vent : une sorte de tente kirghize dans le ciel avec le clocher de Saint-Séverin posé sur un balcon. Deux pieds peureux sont avalés par une paire de vieilles bottes. Sylvain Tesson a achevé ses préparatifs, la panoplie d'écrivain-voyageur est en place : casquette militaire Stetson en coton d'aspect cuir (39 euros sur Amazon), petit gilet désuet boutonné avec soin, pantalon de serge. L'auteur du best-seller Dans les forêts de Sibérie, six mois seul dans une isba sur les bords du lac Baïkal, propose gentiment de fermer la baie vitrée et fait du café. « Des banalités sur un vieux rêve d'enfance... » Et 400 000 exemplaires vendus, grâce à une cabane, deux chiens et un kayak... « Un succès, oui, à la grande surprise de Gallimard et à la mienne. C'est dire le désarroi de la société », dit-il avec un brin d'affectation.

Ses lecteurs rêvent leur vie, lui vit leur rêve. Tournant le dos à un monde sans relief, il semble vivre une vie intense, pour parler comme le philosophe Tristan Garcia, intense comme un flacon de Dior Homme ou un Magnum au chocolat. Une chute de balcon, corrigée par le laser du chirurgien, a reconstruit sa physionomie selon un axe dissymétrique, lui offrant une beauté cubiste d'une surprenante séduction. Le 22 août 2014, il fêtait à Chamonix la remise de son manuscrit Berezina et s'apprêtait à regagner le chalet de son éditrice, Marie-Christine Guérin. Éméché, il a escaladé la façade du chalet et a chuté du premier étage, pile sur la tête. « J'étais tombé du rebord de la nuit, m'étais écrasé sur la Terre », écrit-il. Un accident domestique qui lui coûtera des semaines de coma et des mois d'hôpital. « Mon éditeur a confondu lancement de livre et lâcher d'écrivain », déclarera-t-il, démontrant un sens de l'humour nullement atrophié.

Cassé ou pas, un charmeur reste un charmeur. Ce masque bantou coiffé d'une casquette de bad boy plaît aux filles. Et à ses fans, qui sont nombreux, n'en déplaise aux pigistes du sarcasme qui dénoncent la scénographie : « Tesson joue à l'aventurier comme d'autres à l'écrivain fitzgeraldien. » Un imposteur, Tesson ? « Une coquetterie plus qu'une pose. Sylvain cultive une sorte de passéisme idéalisé : il n'a pas de portable ni de carte de crédit, s'habille en écrivain baroudeur des années 1930, entre Jack London et Blaise Cendrars. C'est son marketing... », s'amuse son ami et éditeur chamoniard Christophe Raylat, le directeur des éditions Paulsen. Cet été, les deux hommes ont passé un mois au Tadjikistan avec l'écrivain Cédric Gras. Sylvain Tesson retournait en haute montagne pour la première fois depuis son accident. Si, en altitude, il transpire dans du Gore-Tex comme tout le monde, dès que son public approche, il se change et enfile la panoplie. « Sylvain a une vraie rusticité, un goût sincère de l'aventure », insiste cependant Christophe Raylat, surpris qu'il ne se plaigne jamais. Avec une colonne vertébrale remontée comme une étagère Ikea, le voilà escaladant sans tiquer le pic de l'Officier-Soviétique. « Faire sa place, dans sa famille, n'était pas évident. Sylvain a bâti sa singularité sur une capacité physique hors norme. Il n'est pas fini, il a encore des côtés ado », dit son ami éditeur. Marie-Christine Guérin, elle, le trouve même fragile.

Les parents terribles

Dans la forêt de Compiègne, un arbre porte le prénom de Sylvain Tesson. Le chêne Sylvain a été planté à sa naissance, dans le cadre de l'opération « un bébé un arbre », à l'initiative des laboratoires Guigoz avec l'Office national des forêts, à laquelle sa mère avait participé : chaque nouveau-né devenait le parrain d'un arbre planté près de chez lui. Avec ce prénom gorgé de sève, sa mère l'a inscrit dans l'ordre des bois. « Sylvain, ça veut dire la forêt, il était prédestiné », dit sa soeur aînée, Stéphanie, qui dirige le Théâtre de Poche, à Montparnasse.

L'enfance se déroule derrière le mur d'une propriété aux alentours de Paris, en bordure de la Seine. Au milieu d'un parc, les parents ont sécrété une principauté idéale, mi-théâtrale, mi-végétale, dans laquelle, requis par leurs agendas, ils abandonnent leurs enfants durant la semaine. Débordant d'objets chinés par le père, la maison est un capharnaüm tchekhovien. Le jardin sauvage où les arbres sont rois, c'est le royaume de la mère. « Nous avons vécu dans un décor chargé et magnifique, quelque part au XIXe siècle, au bord du fleuve, sans télévision, mais avec de la musique classique. La maison était aménagée de manière à produire un effet de bien-être en même temps qu'un perpétuel état théâtral », dit Stéphanie Tesson, alors éleveuse de lapins et de poules.

Les héros de la pièce sont les parents, lorsqu'ils surgissent. La mère, Marie-Claude, a fondé Le Quotidien du médecin, le père, le journaliste et polémiste Philippe Tesson, Le Quotidien de Paris. « Nos parents, nous les avons peu connus dans notre enfance. Ils étaient assez distants de nous », dit Sylvain, moins lyrique que sa soeur sur cette période. « Je n'ai pas eu l'impression que les parents étaient des parents, mais plutôt que nous étions tous frères et soeurs », ajoute Stéphanie. Et Philippe Tesson de compléter : « Stéphanie était la mère de Sylvain, et Sylvain le père de Daphné. »

De cette principauté de l'enfance, les Tesson ne semblent pas tout à fait sortis. « C'est une famille très fusionnelle, qui échange beaucoup », dit l'éditeur Olivier Frébourg, qui n'aime rien tant que d'assister à un de leurs dîners très tardifs chez Lipp. « Un esprit très français circule, quelque chose de voltairien, mélange d'ironie, de culture et de curiosité, on parle de peinture, de littérature ou de politique, et ça peut tourner au drame, au théâtre... » Ce noyau fort de saltimbanques à l'ancienne célèbre les rites, Noël, les fêtes, les vacances. « Je vis à l'africaine, j'ai rassemblé mes enfants autour de moi », dit Philippe Tesson, veuf depuis deux ans. Il habite rue... des Saints-Pères, une de ses filles rue du Dragon, son fils rue Saint-Séverin...

« Nous n'étions pas des parents très normaux, note Philippe Tesson. Pour les structurer, nous avions inscrit Sylvain chez les frères des écoles chrétiennes, à Passy-Buzenval, et ses soeurs chez les soeurs. Le week-end, nous démolissions les certitudes morales qu'on leur avait inculquées pendant la semaine, pour développer leur esprit critique. » À 7 ans, se souvient-il, Sylvain dort dans les arbres, s'allonge sur la pelouse pour écouter « les forces telluriques ». « Il était insupportable, incontrôlable et adorable », dit cet athlète de la mondanité, étonné d'avoir engendré ce faune, au point de se demander s'il est normal. « Non, il ne présentait aucun trouble du comportement. » L'éducation à la Tesson se résume en deux préceptes : « C'est pas grave » (le père, un littéraire) et « Suis ta nature » (la mère, une scientifique).

Celle dont la chimie se rapproche de celle de Sylvain, c'est Marie-Claude Tesson. « Ma femme vouait une passion étrange à son fils, qu'elle adorait », note Philippe Tesson. Patronne d'un groupe de presse, elle avait créé en 1993 l'ONG Équilibres et populations. « Sous des apparences de poupée, elle était une fille-garçon qui trompait son monde. Femme d'aventures, elle pilotait des hélicoptères... » Lorsque Sylvain a 16 ou 17 ans, elle découvre dans sa chambre une pellicule qu'elle fait développer et manque la syncope à la vue des clichés. Au sommet de la tour Eiffel, Sylvain se balance dans le vide. Devant cette découverte, elle a une réaction singulière. Puisqu'elle a le choix entre mourir de peur à petit feu ou mourir d'un coup, elle opte pour le danger. Avec Sylvain, elle escalade la façade de Notre-Dame, saute depuis un pont de Paris et, à 70 ans, fait de la chute libre en parachute. « Je voyais ma femme et mon fils descendre du ciel à toute vitesse et tomber à mes pieds », raconte Philippe Tesson. « En testant avec Sylvain la dangerosité de ses expériences, elle se rassurait », décode Stéphanie. Une sorte de bon sens maternel, en somme. « Ma mère aurait voulu être un garçon, un garçon qui ressemblait à son fils », ajoute sa fille. Marie-Claude Tesson est morte en mai 2014, trois mois avant que son fils ne tente, à Chamonix, de lui emboîter le pas.

La tentation de l'armée

Cancre extrême, Sylvain n'a excellé que chez les scouts (les Scouts d'Europe, la frange réac) avant d'obliquer vers la géographie, laquelle offre un savoir utile au curieux du monde. Un moment, il a songé à l'armée, mais l'idée de la discipline l'a rebuté. À la fac, il opte pour la géographie physique. « Cette discipline décrit le terrain et ses plis. Le moindre petit talus, il peut en donner le nom scientifique. Sylvain est un homme de la terre », note son ami Cédric Gras, autre écrivain géographe. Les deux hommes ont partagé quelques échappées, que Cédric Gras décrit dans ses livres. À Paris-VIII, Sylvain Tesson suit le séminaire du géographe Yves Lacoste, fondateur de la revue de géopolitique Hérodote. Son sujet de DEA porte sur la guerre de l'eau dans la bande de Gaza. « Je travaillais sur les nappes phréatiques, mais je me suis fait aspirer par le voyage et n'ai jamais fait ma thèse. » Il lui manque une colonne vertébrale. Au lieu d'achever ses études, il part traverser l'Himalaya avec un ami de classe, Alexandre Poussin. Les deux garçons signent ensemble leur premier livre chez Laffont. « Puis j'ai rencontré Frébourg. Plutôt que de m'inciter à dormir dans les bois pour publier le Manuel des Castors Juniors, il m'a suggéré d'écrire un bréviaire de la marche. Et je me suis rendu compte que j'aimais écrire. » Ce sera Petit traité sur l'immensité du monde, sorti en 2005. Depuis, il a publié des essais, des nouvelles, des récits de voyage, des aphorismes, et même des dessins humoristiques. « Sylvain trace sa route tout seul, il n'est pas un fils à papa », dit Olivier Frébourg. Dans les grands espaces vides de l'Asie centrale, cherche-t-il à défricher des territoires n'appartenant pas à sa famille ? Avec passion, il lit énormément, travaille, noircit de dessins et de croquis des petits carnets qui s'empilent sur son bureau, rue Saint-Séverin. Sur une table basse au coin calciné, une demi-douzaine d'ouvrages de Sloterdijk, dont le dernier, Après nous le déluge, chez Payot, à côté d'un monolithe datant du jurassique. Lecteur vorace, Sylvain Tesson lit tout, des notices de moto en passant par les journaux, les topos d'escalade ou la littérature. Sur une île déserte, il emporterait un tome du journal de Jünger, les Fragments d'Héraclite, La Ferme africaine de Karen Blixen, les poèmes de Gérard Chaliand. Il se lève, incapable de tenir en place, et lit à voix haute. « Une mappemonde qui tourne, c'est ma vie qui défile,/ Le monde me va comme un gant. »

Sur la cheminée, un grand tirage d'une photo noir et blanc de sa mère et de lui, à la naissance. Pommettes hautes de nomade kirghize, elle a un visage d'Eurasienne.

 

Photo : Sylvain Tesson ©Thomas Goisque

SUR LES CHEMINS NOIRS, Sylvain Tesson, éd. Gallimard, 144 p., 15 E.

Géographe tout-terrain

26 avril 1972. Naissance à Paris.

1983-1996. Il est élève de l'institution privée La Salle Passy-Buzenval, à Rueil-Malmaison. Étude de géographie à Paris-VIII, où il obtient un DEA.

1996. On a roulé sur la terre, coécrit avec Alexandre Poussin (Robert Laffont), lui vaut le prix Jeune de l'IGN (1996).

2004. Il publie un recueil de dessins, Les Pendus, au Cherche midi.

2005-2006. Deux essais sont édités aux éditions des Équateurs, Petit traité sur l'immensité du monde et Éloge de l'énergie vagabonde.

2008. Il publie un recueil d'aphorismes, Aphorismes sous la lune et autres pensées sauvages (éd. des Équateurs).

2009. Il obtient le Goncourt de la nouvelle pour son recueil Une vie à coucher dehors (Gallimard).

2010. Il publie un nouveau recueil de nouvelles, Vérification de la porte opposée (Phébus).

2011. Dans les forêts de Sibérie (Gallimard) est vendu à 400 000 exemplaires et reçoit le prix Médicis essai. Il publie Aphorismes dans les herbes et autres propos de la nuit (éd. des Équateurs).

2012. Il signe un essai, Géographie de l'instant (éd. des Équateurs).

2014. Nouveau recueil de nouvelles, S'abandonner à vivre (Gallimard).

22 août 2014. Il fait une chute de huit mètres, en escaladant la façade d'un chalet à Chamonix.

4 octobre 2019. Lauréat du prix Renaudot pour La panthère des neiges (Gallimard)

L'Hexagone désaxé

Cette fois-ci, il n'est pas parti au bout du monde (quoique) : Sylvain Tesson parcourt à pied l'hyper-ruralité française.

Sylvain Tesson est un écrivain de terrain comme il y a l'homme des bois. La moindre bizarrerie du relief est dépeinte avec une précision de géographe - ou de soldat. Le lexique tellurique ambiance ses récits. Sur les chemins noirs, son dernier livre publié chez Gallimard, est de cette eau-là. Dorsales calcaires, socles de granit, rivières limoneuses et ravins argileux, plaines alluviales, le lecteur foule les concrétions du temps. Un an après sa chute à Chamonix, l'écrivain se carapate, il s'est promis de traverser l'Hexagone sur ses deux pieds s'il en retrouvait l'usage. Zigzaguant dans la France des recoins dont il a chipé la carte dans un rapport sénatorial sur l'hyper-ruralité - un état des zones ayant échappé aux réseaux de tout poil -, il peaufine sa kiné en avalant du kilomètre. Son échappée traverse les Alpes du Sud, caresse les Vosges et les Ardennes, englobe le Massif central en passant par la Haute-Loire, jusqu'aux falaises crayeuses de la Manche. Sur ces hauteurs respirables, pas âme qui vive. Ou bien un ermite, une poignée de moines, des villageois déguisés en Dark Vador, un légionnaire. Les clous dans sa colonne vertébrale le forcent à dormir sur le flanc, il s'assoupit sous « la joue des arbres » et regrette parfois un bon lit, mais il avale 30 à 40 kilomètres par jour : le bonheur n'est pas confortable. Compagnon prévenant, il garde pour lui ses états d'âme, dressant seulement de temps à autre un bilan de sa carcasse aussi concis qu'un relevé météo. Son voyage n'est pas intérieur, comme celui de Nicolas Bouvier : il tâte le terrain, les pieds sur terre.

S'il se lamente, c'est sur l'état du monde. Entre deux foulées, il geint sur le dispositif moderne, ses tentacules techniques contraignant nos existences, orientant nos conduites et nous éloignant de nous-mêmes. La moindre trace d'insecticide, de silo, de signalétique hérisse le Tesson. « Les Trente Glorieuses [ont] aspiré le paysan en bas de sa pente, vers la plaine » ; ou bien : « Quand un pays de montagne se modernise, l'homme ruisselle comme une nappe d'eau. » Oui, peuplée de fées et de lézards géants, la France était plus belle. Si ce Sylvain Ronchon est un brin réactionnaire, il l'est avec drôlerie. « Pompidou était gros et la France prospère ». La plume tessonienne ricoche de métaphore en métaphore sur 1 500 kilomètres, la râlerie cède au plaisir de l'inattendu : la page déborde de bonheurs d'écriture. La prose est bien frappée, claire, limpide, avec des images insolites. « Le calcaire affleurait, cuit dans le four solaire. » Ou bien : « Le rêve pavillonnaire moucheta le territoire. Vu d'avion, on aurait dit que le sucrier avait craché son sucre sur la nappe. Au sol, on entendait aboyer les chiens. » Machine enfantine fabriquant des bulles de savon en rafale, son oeil de géographe forge sans relâche des images du tonnerre. Avec Sylvain Tesson, on se régale, et pas seulement des pommes sauvages oubliées par Thoreau. M.-D. L.

Critique

Nos livres

Ceux qui restent, Benoît Coquard, La Découverte, 280 p., 19 €.

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