À mi-mots

À mi-mots

Elle a fait découvrir la Guadeloupe de ses origines à son compagnon, l'écrivain André Schwarz-Bart, hanté par la Shoah. Le couple travailla à restituer, dans des ouvrages à deux ou à quatre mains, la mémoire des descendants d'esclaves. À sa mort, André laissa les esquisses d'un livre que Simone a achevé.

À l'entrée de la rade de Pointe-à-Pitre, l'îlet Brument ou « à Cochons » est une sentinelle qui protège le port de la capitale de la Guadeloupe. Il tire son nom d'un couple qui s'était installé là pour échapper à l'opprobre et des békés et des descendants d'esclaves. Elle, elle était une négresse de Saint-Martin qui parlait anglais et créole. Lui, un petit Blanc négociant en vins d'origine bordelaise, qui se mit en tête de l'épouser. À l'époque, personne ne pouvait accepter ce métissage. Il s'agissait des grands-parents paternels de Simone Schwarz-Bart, qui a, elle aussi, grandi sur ce confetti de terre et y a même tenu un restaurant, Le Bout du monde, pendant la longue période où elle n'écrivait plus... Mais, petit miracle, après toutes ces années de silence, elle vient de publier un nouveau roman, L'Ancêtre en Solitude.

Lumineux petit bout de femme créole, Simone Schwarz-Bart habite toujours à Goyave, un village de la Basse-Terre. Sa maison, toute blanche, en haut d'une colline, est noyée sous les fromagers, les palétuviers jaunes, les gommiers rouges, les acajous, les caféiers et les bananiers. Pendant trente ans, elle y a vécu un amour fusionnel avec son mari, André Schwarz-Bart, l'écrivain dont Le Dernier des Justes obtint en 1959 le prix Goncourt. Cette vaste fresque raconte, à travers l'histoire d'une famille de Juifs d'Europe centrale, du Moyen Âge jusqu'à Auschwitz, comment les Juifs sont morts, mais sans prétendre expliquer pourquoi. Il s'agit de répondre à cette interrogation, qui taraude les survivants de Sobibor, de Treblinka : « Pourquoi les Juifs ne se sont-ils pas défendus ? Où était Dieu pendant toutes ces années ? » Pour cela, André Schwarz-Bart a ravivé la vieille légende de ces trente-six Justes par génération, dont le rôle est de souffrir avec les hommes, en leur offrant la compassion pour atteindre la rédemption. Le retentissement du Dernier des Justes, qui apparaît comme l'antithèse absolue des Bienveillantes, de Jonathan Littell (2006), est immense, mais controversé. Les organisations juives qui se battent pour l'existence d'Israël critiquent cette description de Juifs en victimes désarmées et résignées. La plupart des communistes s'indignent de l'absence de résistants. Et les chrétiens s'approprient, sans bien en percevoir la véritable nature, ce récit où un homme paraît se sacrifier pour les autres.

De Yiddishland en Basse-Terre

Simone rencontra André en lui demandant son chemin, à Paris. Il avait déposé une semaine auparavant son manuscrit au Seuil, elle était en train de terminer ses études. Il lui répondit en créole, un ami antillais, le poète Serge Patient, lui en avait appris les rudiments : « Vous n'êtes ni de la Martinique, ni de la Guyane, mais de la Guadeloupe. » Subjuguée, elle accepta de prendre un café. « C'est comme si cela n'avait jamais commencé mais que cela continuait. Ensuite, nous n'avons pas vu passer les jours », dit Simone.

Les Juifs, elle n'en avait jamais rencontré. Pour elle, il s'agissait d'une tribu entr'aperçue dans l'Ancien Testament, une légende comme celles que lui racontait le soir sa grand-mère. Alors, de sa voix lente, rauque, presque inaudible, André évoqua cette peine sans fin, cet exil d'un monde qui n'existait plus, celui du Yiddishland, cette désolation qui semblait caractériser notre temps. En retour, elle lui offrit son pays, les faits et les gestes des petites gens de la Basse-Terre, comme sa voisine Télumée, qui n'attendait plus de miracle. « Ma mission, c'était de faire rire cet homme au moins une fois par jour. Il n'a jamais réussi à exorciser l'univers concentrationnaire. Il avait un pied dans le monde des morts. J'ai pris ma part de ses cauchemars. Et il a pris mes fantômes », dit-elle.

À force de l'écouter lui relater, d'une façon toute tchékhovienne, les anecdotes qui ponctuent le quotidien des habitants du chemin de l'Abandonnée, à un jet de pierre de leur propre demeure, André, profondément blessé par les critiques suscitées par Le Dernier des Justes, se dit que désormais il va restituer la mémoire, jusque-là réduite au silence, de ce peuple noir - les descendants d'esclaves, dont le sort, à ses yeux, s'apparente à celui des Juifs d'hier et d'aujourd'hui. Cela donnera en 1967 Un plat de porc aux bananes vertes, écrit avec Simone et dédié à la fois à Elie Wiesel, l'écrivain juif qui s'est le plus interrogé sur la Shoah, et à Aimé Césaire, le poète martiniquais qui, le premier, à travers la notion de « négritude », s'attacha à relier le peuple noir à son histoire. En 1972, La Mulâtresse Solitude raconte le destin tragique d'une esclave anonyme : seule rescapée de la révolte contre le rétablissement de l'esclavage par Napoléon, enceinte au moment de son arrestation, elle sera pendue le lendemain de son accouchement. L'histoire est authentique. Dans les manuels officiels, elle n'occupe que trois lignes. André la transforme en mythe. Aujourd'hui, à un rond-point du boulevard périphérique qui ceinture Pointe-à-Pitre, se dresse une statue de la mulâtresse Solitude, debout et le ventre gros. André demandait souvent si elle était ressemblante. Meurtri une fois de plus par les polémiques suscitées par ce nouveau roman, l'écrivain choisit le silence.

Pas Simone. Elle a compris que la littérature lui permettait à elle aussi de faire oeuvre de mémoire et de restituer le vécu des gens de peu, surtout des femmes, jusque-là confiné dans une civilisation orale, tout en introduisant dans la langue française des expressions, des inflexions, un « chaloupement », un rythme propres au parler créole. « Toutes les vies se ressemblent, toutes les vies sont contenues les unes dans les autres. En agissant pour moi, j'agis pour les autres », dit-elle. Elle publie deux romans, Pluie et vent sur Télumée Miracle, en 1972, et Ti Jean L'horizon, en 1979, puis une pièce de théâtre, Ton beau capitaine, en 1987, devenant l'une des voix majeures des Caraïbes, à l'instar de Maryse Condé ou d'Édouard Glissant. Puis elle se tait, elle aussi. « Je me suis totalement solidarisée avec André. Il n'était pas question pour moi de continuer à être écrivain après le choix qu'il avait fait de se taire et alors qu'il s'enfonçait dans une immense et terrible mélancolie. C'est grâce à lui que je suis venue à l'écriture. Sans lui, cela n'avait pas de sens. » Pour vivre, elle devient antiquaire.

Loin du tumulte, André continue à écrire. Il poursuit le cycle entamé avec La Mulâtresse Solitude, qui doit raconter l'histoire du peuple antillais. Mais il déchire des versions entières. Après sa mort, en septembre 2006, Simone se plonge dans les milliers de pages annotées. C'est à elle de terminer l'histoire. D'où, aujourd'hui, L'Ancêtre en Solitude, qui raconte trois générations de femmes, câpresses et diablesses, à la Guadeloupe, du XIXe au XXe siècle. Il y a d'abord Louise, surnommée Bébé, la fille de la mulâtresse Solitude, un peu sorcière, épousée par le petit Blanc qui l'avait achetée. Puis Hortensia, la fille de Louise, avide de sortilèges. Et, enfin, Mariotte, la fille d'Hortensia, que l'on a déjà croisée dans Un plat de porc aux bananes vertes. Peuplé d'ombres et de démons, ce récit signé par André et Simone, où l'on danse sur des mazoukes lentes ou des biguines doux-sirop, raconte la cruauté de la vie, mais avec un tel élan joyeux que l'on en redemande. Comme, à la Guadeloupe, les contes ne meurent jamais, la suite est déjà écrite.

Au milieu de tous ces orages que les hommes se plaisent à transporter partout et de tout temps, l'histoire d'André, le petit juif autodidacte et prolo, et de Simone, qui voulait ressusciter les contes de sa grand-mère, ressemble à une éclaircie.

Étudiante guadeloupéenne à Paris, Simone Schwarz-Bart (née Brumant) rencontre à 18 ans son mari, l'écrivain André Schwarz-Bart (1928-2006), futur prix Goncourt 1959 pour Le Dernier des Justes, vaste fresque sur la condition juive. Simone et André finiront par s'installer en Guadeloupe, dont ils évoquent à quatre mains les plaies esclavagistes, dans Un plat de porc aux bananes vertes (1967). Simone publie en 1972 son premier livre en solo, Pluie et vent sur Télumée Miracle.

Photo : Simone Schwarz-Bart ©PHOTO JEAN-LUC BERTINI POUR LE MAGAZINE LITTÉRAIRE

à lire

L'Ancêtre en Solitude, SIMONE ET ANDRÉ SCHWARZ-BART, éd. du Seuil, 230 p., 18 euros.

Nos livres

À lire :Divers, Pierre Guyotat, éd. Les Belles lettres, 496 p., 27 E.