Pas froid aux yeux

Pas froid aux yeux

Edgar Hilsenrath est décédé le 30 décembre 2018. Son dernier livre « Berlin Terminus » va paraître en France en février (éd. Tripode). En hommage, nous republions ce portrait paru en 2015.

Juif allemand rescapé d'un ghetto, new-yorkais pendant vingt-cinq ans puis berlinois, l'écrivain s'est toujours distingué par son humour féroce, y compris à propos du nazisme. Ses oeuvres sont en train d'être (ré)éditées en français - avec cette fois-ci un Conte sur le génocide arménien.

Edgar Hilsenrath a 89 ans et ressemble au Grand Schtroumpf : sans bonnet rouge mais avec un béret noir d'où débordent de formidables favoris blancs. De son visage, on ne voit rien, tant on est pris dans les rets d'iris d'un bleu presque transparent. Après des débuts difficiles, les romans iconoclastes de l'écrivain allemand sont à présent traduits en dix-huit langues et se sont déjà écoulés à plus de cinq millions d'exemplaires.

L'âge, la fatigue, la lassitude aussi, font qu'Edgar Hilsenrath se prête avec une conviction quelquefois minimale aux servitudes d'une tournée promotionnelle. Mais, s'il a quitté Berlin pour venir à Paris, c'est par sympathie pour ses éditeurs français, et surtout pour la nouvelle sortie, avec traduction révisée, du Conte de la dernière pensée, sur le génocide arménien, dont il n'aura échappé à personne que l'on célèbre cette année le centenaire.

Ce virtuose de la digression se montre franchement laconique - Ja, Nein... - si l'on tente de le cuisiner sur sa vie et son oeuvre, mais il se montre beaucoup plus disert sur la genèse du Conte. « C'est le seul de mes romans qui ne soit pas à teneur autobiographique mais, étrangement, c'est celui dont je me sens le plus proche. Moi qui écris, même si ce n'est pas de manière académique, avant tout contre l'oubli, j'étais scandalisé et passionné par ce génocide dont les survivants avaient tant de mal à se faire entendre. J'ai commencé mes recherches historiques dans les archives allemandes, mais je n'ai pu y trouver que des documents administratifs. C'est dans les bibliothèques américaines, bien mieux pourvues en témoignages intimes issus de la diaspora arménienne, que j'ai trouvé la matière de mon livre. »

Si la réception de ses livres a été souvent laborieuse, Le Conte de la dernière pensée fait exception. Publié l'année de la chute du mur, il est immédiatement couronné par le prix Alfred-Döblin et reçoit l'accueil enthousiaste des Arméniens. « Ceux que je rencontrais étaient persuadés que j'étais des leurs, ils n'imaginaient pas qu'un étranger, juif qui plus est, connaisse de si près leur histoire et puisse s'y identifier ainsi. » L'écrivain jouit à présent en Arménie d'un statut de héros national : lauréat en 2006 du grand prix de littérature arménienne, il est nommé la même année docteur honoris causa de l'université d'Erevan. En France, où le roman est publié en 1992 par Albin Michel sous le titre Le Conte de la pensée dernière, l'accueil est mitigé, et le succès d'estime. Son traducteur, Bernard Kreiss, se souvient de dissensions avec l'éditeur, qui commencèrent dès le titre, inversé par coquetterie et contre sa volonté. Lorsque Le Tripode lui a demandé l'autorisation d'utiliser sa traduction, il y a presque vu un effet d'aubaine et a entièrement révisé son travail. Mêlant la satire grinçante - marque de fabrique de Hilsenrath - à la mécanique répétitive et musicale des contes orientaux, le roman n'est pas exempt d'un cynisme post-historique, bien occidental celui-là. Cette machinerie subtilement perverse fonctionne à plein régime et happe le lecteur, qu'il y consente ou pas. On ne négocie pas avec cet auteur.

Burlesque et amoral

Edgar Hilsenrath est né le 2 avril 1926 à Leipzig dans une famille de commerçants juifs. Dès l'arrivée des nazis, son père pressent la catastrophe et se démène pour obtenir des visas américains, en vain. En 1938, anticipant de peu la Nuit de cristal, l'exil s'organise. Edgar, sa mère et son frère trouvent refuge en Bucovine roumaine, chez les grands-parents, où doit les rejoindre le chef de famille, mais le début des hostilités l'en empêche : il passe en France, où il vit caché jusqu'à la fin de la guerre. En 1941, la famille est transférée dans le ghetto de Mogilev-Podolsk, sous la férule de la garde roumaine d'Antonescu, dont les compétences en matière d'antisémitisme faisaient l'admiration des nazis. Cette vie dans le ghetto, où l'instinct de survie dévore toute empathie, où le héros et double de l'auteur, Ranek, n'attend pas qu'un mort soit mort pour lui voler ses chaussures, Edgar Hilsenrath la raconte dans Nuit, un roman entamé à Paris en 1947, qui paraît en 1964 en Allemagne de l'Ouest, mais qui est immédiatement retiré de la vente par l'éditeur, comme s'il découvrait après coup la crudité de la langue, la férocité du propos, et son humour, pour ne rien arranger. Ce roman cruel, burlesque, grimaçant et amoral (difficile d'y différencier victimes et bourreaux), c'est beaucoup plus que ne peut supporter une RFA en quête d'une nouvelle virginité et horrifiée par ce surgeon imprévu de l'expressionnisme. En plus d'être introuvable, Nacht est exécuté par le pape de la critique, Fritz Raddatz, et suscite le silence aussi total qu'armé de l'autre grand prélat des lettres allemandes, Marcel Reich-Ranicki. La carrière d'Edgar Hilsenrath commence mal.

La reconquête passe par les États-Unis, après un séjour en Palestine de 1945 à 1947, où l'organisation de Ben Gourion a fait venir en masse les Juifs roumains survivants. Hilsenrath ne s'y plaît pas. Au début des années 1950, après trois années à Paris, il s'installe avec sa famille rescapée à New York, où il subsiste en enchaînant les petits boulots, se réservant la nuit pour écrire dans des bars enfumés. La traduction américaine de Nacht reçoit un accueil favorable, mais c'est avec Le Nazi et le Barbier que le génie scandaleux de l'auteur éclate au grand jour. Bien avant Les Bienveillantes, le narrateur est un SS pur sucre qui raconte avec complaisance ses massacres et qui, lorsqu'il sent le vent du boulet, change de nom et rejoint la Palestine pour endosser la défroque du sioniste convaincu. Hilsenrath multiplie ensuite les best-sellers, Fuck America et le délirant Orgasme à Moscou, et revient en Allemagne, cette fois en triomphateur, pour ne plus en partir.

Edgar Hilsenrath n'écrit plus, même si, dit-il, il le fait « encore beaucoup dans [sa] tête ». Il lit tout le temps, mais il est incapable de citer - rétif plutôt - le moindre titre ou auteur. Si on le questionne sur d'éventuelles influences, les grands conteurs juifs, tels que Sholem Aleikhem, dont il a la verve et l'imagination, ou les Américains comme Singer, Bellow, Malamud ou Roth, il élude et ironise à tout-va. « Singer ? Quand je vivais à New York, on habitait le même quartier. Je ne l'ai jamais vu. » Roth : « Oui, j'ai lu, j'ai lu... comment s'appelle son roman ? Oui, c'est ça, Portnoy et son complexe. Il a écrit d'autres choses depuis ? » Il ne se sent attaché à aucun courant ni école et se fiche des théories littéraires. Il est de ceux qui écrivent comme ils respirent, ou plutôt qui ont besoin d'écrire pour respirer. Il a commencé à 14 ans, un âge où l'on peut encore se reconnaître des maîtres. Pour lui, ce fut Franz Werfel, un Juif allemand de Prague, ami de Max Brod et de Franz Kafka, auteur du premier roman sur le génocide arménien (publié en 1933), Les Quarante Jours du Musa Dagh. Un maître qu'il a sans doute voulu surpasser avec Le Conte de la dernière pensée.

Il y a quelque chose de Shéhérazade chez le Mensch Hilsenrath. Tant qu'on raconte et tant qu'on captive, on a la vie sauve. Jusqu'ici, la méthode lui a parfaitement réussi. Et on n'a pas fini d'entendre parler de lui. Sous des couvertures reconnaissables entre toutes, conçues par le tonitruant graphiste Henning Wagenbreth, Le Tripode va poursuivre la publication de ses oeuvres complètes (dix tomes). Prochaines livraisons : un recueil saignant d'articles de presse et un récit totalement autobiographique paru en 1997, Les Aventures de Ruben Jablonski.

Né en 1926 à Leipzig, Edgar Hilsenrathvit, après la Seconde Guerre, en Palestine et à Paris, avant de s'installer à New York en 1950. Son premier roman, Nuit, racontant la vie du ghetto dans lequel il a vécu durant la guerre, fait scandale en RFA et est retiré de la vente. Il ne reviendra vivre qu'en 1975 en Allemagne, à Berlin, où il connaît enfin le succès.

Photo : Edgar Hilsenrath ©MARC CHAUMEIL POUR LE MAGAZINE LITTÈRAIRE

à lire

Le Conte de la dernière pensée, EDGAR HILSENRATH, traduit de l'allemand par Bernard Kreiss, éd. Le Tripode, 560 p., 24 euros.

À LIRE en poche d'Edgar Hilsenrath

Le Nazi et le Barbier, traduit de l'allemand par Jörg Stickan, éd. Points, 488 p., 8,10 euros.

Fuck America, traduit de l'allemand par Jörg Stickan, éd. Points, 280 p., 7,20 euros.

Grand entretien

Sarah Schulman

Sarah Schulman
Écrivaine, militante LGBT et activiste de longue date à Act Up New York