Voyage en Europe populiste

Voyage en Europe populiste

Dans son carnet de voyages Mon Europe, je t’aime moi non plus (1989-2019) publié chez Stock, la grand reporter Marion Van Renterghem va à la rencontre des tenants du national-populisme identitaire, qui se coalisent pour détruire l’Union européenne. Une inquiétante mais salutaire mise en alerte.

Par Jean-Philippe Moinet, auteur, chroniqueur, ex-président de l’Observatoire de l’extrémisme.

La grand reporter a pris la plume et sa valise pour, en dix points cardinaux de notre Europe, se confronter au réel qui secoue un peu partout. Rome ou Dublin, Budapest ou Londres, Athènes ou Gdansk, les mêmes crispations nationales, les mêmes peurs, les mêmes instrumentalisations des peurs, les mêmes démagogues professionnels, qui cherchent à prospérer sur les vagues turbulentes d’une mondialisation qui bouscule (culturellement et socialement) et parfois bouleverse (psychologiquement et politiquement). Le cas du Brexit l’a elle-même bouleversée. Face aux mouvements (économiques) du monde et aux chaos (guerriers) de l’histoire, les Européens vont-ils s’en sortir ? Face aux défis, seront-ils en réponse unis ou désunis ? 

Le cycle trentenaire revient en boucle dans cet essai singulier, Mon Europe, je t’aime moi non plus (1989-2019), qui confronte l’auteur à ses bons souvenirs de jeunesse, au moment où la chute du Mur faisait éclore la liberté dans une moitié de l’Europe qui en était cruellement privée. Trente ans après, la nostalgie a un goût amer. Les idéaux sont plus qu’assombris, les horizons rétrécis, les esprits sclérosés. Le livre est aussi, en cela, un cri désespéré : mais où sont passés les principes de liberté et de solidarité, qui ont porté le modèle démocratique européen quand les dictatures du bloc soviétique se sont effondrées ? 

En Hongrie, la réalité est froide, comme la nouvelle raison d’Etat

La réalité d’aujourd’hui est crue, piquante, déroutante. L’un des chapitres les plus éloquents nous emmène en Hongrie. Marion Van Renterghem y retrouve l’avocat auprès duquel elle avait apprécié être jeune stagiaire, en ces belles années où la Hongrie s’ouvrait à l’Ouest libéral-libertaire. L’avocat est devenu Ministre de la Justice de Viktor Orban et leur retrouvaille fait entendre une toute autre musique. Celle d’une Hongrie, qui a pourtant bénéficié de tous les atouts de l’Union Européenne mais qui tient désormais à faire d’abord entendre son « identité nationale », sorte de protectionnisme ethnico-culturel qui en vient à empiéter sur les principes de la démocratie et de l’Etat de droit, socle qu’on pouvait croire inviolable. Et bien non : « les choses ne sont pas si simples », lui explique-t-on dans les palais de Budapest, où le vent froid d’une nouvelle raison d’Etat préfère ériger des frontières en tous domaines. Pour satisfaire un « peuple », qui a d’abord besoin d’être rassuré. En ces temps de doutes pour les vieilles nations européennes, rien de mieux que cibler des ennemis faciles, « l’Europe de Bruxelles », la Fondation Soros, les étrangers bien sûr, toujours privilégiés en une acception extensive pour trouver une cause aux problèmes rencontrés. On n’est pas dans les années 30 mais les mécanismes du nationalisme « identitaire » sont toujours bien à l’œuvre. 

L’intérêt de ce carnet de voyages est que l’auteur va au contact de l’adversaire (idéologique) et se met aussi à l’écoute des réalités populaires, qui tourmentent, y compris ses amis, malmenés par les turbulences de la mondialisation. En Irlande, on suit ainsi les difficultés d’un commerçant, dont l’aventure entrepreneuriale à taille humaine a subi de pleins fouets les durs impacts de la crise financière. Epuisé, il ne jette pas pour autant le bébé (européen) avec l’eau du bain (de la mondialisation des échanges non régulés). Mais ce n’est pas le cas de tout le monde. 

Le dessein d’une grande réaction à l’échelle européenne

En Italie, la rencontre avec un proche de Mateo Salvini et de Steve Bannon est une toute autre histoire. On y découvre l’appétit vorace de l’idéologie ultra-nationaliste et « identitaire », qui cherche à orchestrer, à l’échelle européenne, une grande réaction qui pourrait entraîner un peuple à la fois effarouché et à « ré-enraciner ». On suit l’auteur dans l’entrelac d’un monastère qui, sous l’emprise de l’ultra-droite italienne, prépare la formation des futurs cadres d’un national-populisme qui s’exporte dans le reste de l’Europe. Le récit pourrait faire sourire et paraître anecdotique si ce courant idéologique n’avait pas pris le pouvoir dans l’un des Etats fondateurs de l’UE, si des alliances n’étaient pas en cours avec le RN lepéniste pour la France, le gouvernement de Victor Orban en Hongrie, une série de mouvement nationaux-populistes d’extrême droite (autrichiens, allemands, tchèques, slovaques, hollandais, danois, suédois, etc), le tout placé dans une stratégie d’encouragements actifs menée par la mouvance trumpiste radicale et par la Russie de Poutine qui a su concevoir avec ces extrêmes droites (mais aussi des mouvements populistes de gauche) alliances ou connivences. Objectif commun : détruire ou, à défaut, neutraliser l’Union européenne. Ces curieux « patriotes », qui pactisent avec des puissances étrangères ! Les nationalistes font tomber les frontières qui les arrangent !

Même si ces alliances peuvent paraître baroques et contradictoires dans leurs intérêts, cette internationale nationaliste cherchent ses appuis, et peut finir par les trouver. Le cycle trentenaire qui s’ouvre sera-t-il le sien ? Celui d’une dislocation progressive de l’Union européenne, du triomphe des populistes nationaux, aussi démagogues que performants politiquement ? Marion Van Renterghem, qui a été l’une des premières journalistes à alerter sur les effets mortifères du Brexit, ne sombre pas pour autant dans le pessimisme. Elle veut croire dans les leçons de l’histoire, les vertus de la démocratie libérale et l’attachement au pluralisme, aux libertés et à l’état de Droit. Mais quand elle cite Sweig, Kafka ou Arendt, on la sent plus qu’inquiète. L’anxiété n’est pas loin. Et dans le propos de Emmanuel Macron, qu’elle a aussi rencontré, on sent l’ombre d’un doute sur l’avenir de notre continent, notamment quand il lui confie: « Depuis quinze ans, l’Europe ne sait plus où elle va. L’Europe a eu un projet de paix et de prospérité, ensuite elle a eu un projet de réconciliation et d’élargissement – qui, je pense, a échoué. Et maintenant, ajoute le Président français, elle ne sait plus quel est son projet. On vit une crise de vocation ». On y est. Reste à savoir si les Européens auront les ressources, et les ressorts, pour sortir de la crise. 

À lire Mon Europe, je t'aime moi non plus, 1989-2019,  Marion Van Renterghem, éditions Stock, 250 p., 19 €.

Photo : © Stock

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