Sans retour à une conception républicaine du maintien de l’ordre, pas de « retour à la normale » après l'épidémie

Sans retour à une conception républicaine du maintien de l’ordre, pas de « retour à la normale » après l'épidémie

Après le confinement, la vie sociale reprendra. Mais à une condition : le retour à une conception républicaine du maintien de l’ordre. Pour cela, une décision s’impose, qui aura une portée à la fois symbolique et effective, la mise à l'écart du préfet de police Didier Lallement.

Par François Saint- Pierre

Le mouvement social s’est tu, vaincu par la pandémie. Plus aucune manifestation dans les rues, désormais vides et silencieuses. Mais ce n’est que temporaire. Tout le monde attend, patiemment, que les mesures de confinement, que personne ne conteste vraiment, soient enfin levées. Lors de son allocution, lundi 13 avril, le président Macron a fixé comme perspective la date du 11 mai. C’est ensuite que ce mouvement va reprendre, dès que cela sera possible, à n’en pas douter, parce que les revendications des uns et la colère des autres n’ont été mises qu’entre parenthèses pendant ce temps, et qu’elles seront encore plus fortes alors, puisque cette période cruelle aura davantage encore meurtri toutes celles et ceux qui parmi nous souffrent le plus.

Mais pour que la vie démocratique reprenne son cours normal, il faudra qu’une condition soit remplie, entre autres. Reprenons le fil des évènements passés. Le samedi 7 mars, c’est-à-dire juste dix jours avant le confinement général, de nombreuses manifestations ont eu lieu pour la journée internationale des droits des femmes. Personne n’a n’oublié les images diffusées sur les réseaux sociaux et dans les médias : un matraquage brutal des manifestantes, certaines traînées dans les escaliers du métro par des policiers qui se sont alors livrés à une démonstration de force et d’intimidation, sans aucune retenue, au prétexte qu’elles se seraient écartées de leur itinéraire.

Voilà plusieurs semaines que l’on assistait à ce qu’il faut bien appeler une grave dérive : une stratégie délibérée du préfet de police de Paris de « nassage » des manifestants, visant à les coincer pour les bloquer et les interpeller, mais surtout leur faire peur. Oui, leur faire peur et les intimider. Une stratégie de dissuasion qui s’adressait à tout le monde : « n’allez plus manifester, voyez ce qui va vous arriver ». Je n’invente rien, la presse l’a rapporté à plusieurs reprises, et le préfet, Monsieur Lallement, ne l’a pas nié dans l’interview qu’il a accordée au Monde, le 25 février. Une interview stupéfiante, dans laquelle il s’est comparé… au général Galliffet, le massacreur des Communards, en 1871 ! On se souvient aussi de lui sur cette vidéo, en uniforme, l’air martial, coupant la parole à une Gilet jaune qui lui disait poliment sa sympathie pour le mouvement : « Nous ne sommes pas dans le même camp, Madame », sur un ton de mépris tel que l’on a compris alors qu’il considérait désormais la population parisienne comme une ennemie.

Ce n’est donc pas qu’une question de stratégie du maintien de l’ordre, mais aussi de philosophie du maintien de l’ordre, et donc de libertés publiques, et cela nous concerne tous. La liberté de manifestation est un droit constitutionnel qu’il n’est pas acceptable de voir ainsi menacé. D’accord, les violences et les dégradations auxquelles se sont livrés les Black blocks et des Gilets jaunes appelaient des réponses fortes, mais adaptées ; elles ne justifiaient pas cette stratégie générale de répression des manifestants, et pas non plus les graves blessures, irréparables, subies par plusieurs d’entre eux. N’oublions pas : à la fin de l’année 2019, on dénombrait 24 manifestants qui avaient perdu un oeil, blessés par des tirs de LBD dans des conditions non règlementaires, à trop faible distance, et 5 autres avaient été amputés d’une main, blessés en ramassant une grenade lacrymogène tombée à terre. C’est inacceptable.

Alors soyons bien clairs : moi, je suis un type classique, j’ai soixante ans, je suis avocat, je n’ai pas de soucis d’argent, bref, je suis un privilégié. J’écris des livres de droit, et sur le droit. Chacun est libre de penser ce qu’il veut, moi je soutiens que nous vivons dans une démocratie, que notre État de droit est l’un des plus élaborés qui soient. Je ne dénigre pas le gouvernement, ni le président de la République pour lequel j’avais appelé à voter. Pas pour lui, que je ne connais pas, mais pour sa promesse de défendre cette idée même d’État de droit, rivée à l’adhésion forte de la France à la Convention européenne des droits de l’homme et aux libertés qu’elle garantit.

C’est dire combien je suis désolé d’avoir à prendre ainsi position, mais il le faut : il n’y aura de « retour à la normale », après cette terrible épidémie, qu’à la condition que ce genre de pratique cesse, et que l’on en revienne à une conception républicaine du maintien de l’ordre. Une décision s’impose, qui aura une portée à la fois symbolique et effective : le préfet de police Didier Lallement doit être démis de ses fonctions. Lui qui, il y a quelques jours encore, a eu le cynisme d’insulter les morts et les malades du Coronavirus en les accusant de ne pas avoir respecté les mesures de confinement et d’être les responsables de leur propre malheur. Il nous a fait honte.

 

À lire : Le droit contre les démons de la politiqueFrançois Saint-Pierre, éd. Odile Jacob, 208 p, 22,90 €

 

Manifestation devant un commissariat après les violences policières lors de la manifestation des femmes du 8 mars 2020. © Noemie Coissac/Hans Lucas/Via AFP

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