Les « éloges » amers de Léotard tournoient sur la mort

Les « éloges » amers de Léotard tournoient sur la mort

Si vous réprouvez « l’hystérie de la vitesse » contemporaine et aimez les tourments (métaphysiques, émotionnels) et l’acidité des mots sur la mort, vous apprécierez l’essai de François Léotard : « Petits éloges pour survivre par temps de brouillard » (éd. L’inventaire). Jean-Philippe Moinet, fondateur de La Revue Civique et biographe de François Léotard a lu le dernier livre de l'ancien leader de droite. 

C’est la plupart du temps acide, piquant, grinçant même. Aucune concession sur la corrosion du temps qui passe. Depuis l’adolescence, François Léotard ne cesse de scruter les terminaisons de la vie. Dans cet essai aux 43 « petits éloges » baroques, c’est un foisonnement de terminaisons, sensorielles et politiques, spirituelles et physiques. La légèreté de la plume n’est pas une légèreté de l’être. S’il a été attiré, dans sa jeunesse, par la retraite anticipée d’une cellule monastique, si les engagements idéologiques l’ont emporté en politique jusqu’au ministère de la Défense, ce sont toujours les écritures qui lui ont importé. Par vagues. Et c’est seul et en haute mer, aujourd’hui, que l’écrivain aime naviguer, prêt à se perdre. 

Avec l’acuité, la mort est sans doute le fil conducteur de cette litanie d’« éloges », souvent trompeurs. On les enchaîne dans un mélange de sourire et d’inquiétude: les plaisirs et les blessures de la vie sont à fleur de peau. La mort et la contemplation sont, depuis longtemps, le domaine que se réservait ce frère Léotard. Il s’y prend à 43 reprises en ses micro-chapitres pour mener une charge contre l’absurdité de la vie et la bêtise humaine. Fracassante, sa balade est parfois drôle, par exemple quand il fait « l’éloge du vieux con», « une institution française » : « Le vieux con est évidemment un râleur dont la constitution morphologique et mentale se distingue aisément dans une foule. Il a toujours une voix forte, une assurance, une idée. Sur tout. Les retards dans les chemins de fer, l’incapacité notoire de la police, le pourrissement général du monde politique, l’obsolescence des outils ménagers, les Allemands, les Chinois… Dressé au milieu des blaireaux, il a l’ironie d’un réverbère (…) On le retrouve dans Ionesco, dans Flaubert, à l’Académie, à chaque coin de rue. C’est une espèce prolifique étrange, qui crée, comme des sauterelles, des nuées voraces ». 

La corde sensible de « l’intranquillité »

Mais n’allez pas croire que l’arme de ses mots n’a que les autres pour victimes. François Léotard se met lui-même dans le viseur. C’est même une récurrence. Allègrement ou amèrement selon ses « éloges », il se joue des limites, celles des conventions, celles de sa propre vie. L’effet de contraste est son exercice de style aussi Deux pages ici, douces, sur « l’éloge des seins des Femen »: « on y voit la vie, la musique, la beauté de la rébellion ». Puis frappe « l’éloge des bonheurs posthumes »: « votre mort, c’est une grande fatigue », « vous ne serez pas là pour votre prochain anniversaire, pour le champagne, l’allégresse obligatoire, et puis : la santé ! Elle a bon dos, la santé ! On vous la souhaite à chaque instant et elle vous oblige à balbutier des souvenirs d’anciennes victoires de tennis (…) Votre mort ne sera pas un événement. Juste un minuscule moment que vous auriez tort de transformer en drame (…) Soyez léger dans la disparition et glissez-vous, tel un voleur, hors du temps, cette vieille maison ouverte à tous les temps ». Et l’ancien Ministre de la Culture de citer Aragon : « C’est extraordinaire, la vie : comme si on se faisait une bibliothèque pour y mettre le feu. »

Léotard, désenchanté et lucide, joue ainsi avec les mots de la mort sans avoir froid aux yeux, en passant par divers détours « élogieux » : de l’érotisme des petites gares, des poissons rouges, de l’éphémère, de la laïcité « en tant que sport de combat », de la vipère lubrique… Contrairement à ce que dit la quatrième de couverture, son auto-dérision n’est pas vraiment « tendre ». Sa nostalgie des trains qui prenaient leur temps peut paraître légère. Mais on voit monter à la surface des pages une lancinante mélancolie, celle qui pourrait s’appeler le désespoir mais qu’il nomme, dans l’un des chapitres qui le caractérise peut-être le plus, « l’intranquillité » : « Pessoa avait raison d’être intranquille lorsqu’il écrivait: bien avant de commencer dans les choses, c’est en nous que commence l’automne ». Léotard touche, là, sa corde sensible, « la profonde, la vitale intranquillité de l’art et de la nature: le coquelicot, un Caravage, Stendhal, Madame Arnoux ou Anna Karénine, l’océan, tout ce qui nous empêche d’être tranquilles ». 

Rude liberté et sagesse paradoxale

Il y a une beauté de crépuscule dans cette suite littéraire d’éloges, qui aboutit à une sorte de sagesse ambivalente : l’auteur fustige « l’hystérie de la vitesse » contemporaine, les assauts ridicules de « l’actualité », tout en cultivant la vivacité d’une « intranquillité » intérieure et féroce. Culte de la liberté par-dessus tout, rude avec soi-même, amenant à « l’éloge de la désobéissance », belliqueuse et héroïque quand il s’agit de lutter contre l’oppression. Une certaine amertume se dégage de l’ensemble, comme on le dit d’un fruit ou d’une boisson : ce livre a un (bon) goût amer. Il se termine sur une photo saisissante de l’enterrement du sculpteur Giacometti. Léotard décrit le jour glacial d’un 11 janvier: « Nous pourrions être dans l’hiver des Flandres trois siècles plus tôt, dans ces tableaux où les chiens, les corbeaux, les humains, la mort ont signé ensemble une sorte de pacte ironique et cruel. Il avait dit, juste avant : ‘Je deviens fou, je ne me reconnais plus, je n’ai plus envie de travailler’ ». Et de conclure sur une stupéfaction qui en dit long: « Jamais dans ma mémoire, je n’avais vu un artiste pressentir à ce point ce que l’éternité du silence allait faire de lui, chairs et dessins mêlées… »  C’est dire combien « l’éternité du silence » inspire son écriture méditative. 

 

Jean-Philippe Moinet est chroniqueur, fondateur de La Revue Civique et auteur d'une biographie de François Léotard, Léo et les siens (Seuil, 1995).

Photo : François Léotard © Robin Hacquard/Ed. L'Inventaire

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« Je reste roi de mes chagrins », Philippe Forest, éd. Gallimard