Des idées et des actes ?

Des idées et des actes ?

Agathe Cagé est docteure en science politique. Membre de cabinets ministériels sous le quinquennat Hollande, elle a consacré son dernier livre à l'analyse des liens à retisser entre monde intellectuel et politique. Invitée au grand débat des intellectuels avec Emmanuel Macron le 19 mars, elle fait le bilan, dans ce texte, de ces 8 heures d'échanges.

Que pouvait-on attendre du grand débat des idées organisé entre « soixante-quatre intellectuels, un Président et ses ministres » (dixit Guillaume Erner, qui a assumé la tâche – non évidente – de l’animer) ? Le signe, peut-être, que les chercheurs français, issus de multiples disciplines, de plusieurs générations, et pas tout à fait en parité, acceptaient de (re)prendre un rôle collectif dans le débat public. On peut porter au crédit des présents de l’avoir fait sans véritable connaissance a priori des questions qui allaient être abordées et dans la contrainte d’un temps de parole limité à 120 secondes (c’est particulièrement bref lorsque, comme le philosophe Frédéric Worms, vous souhaitez souligner la complexité inhérente à tout progrès dans la société actuelle).

Des gilets jaunes un peu absents du débat

On pouvait sans doute également escompter un exercice – que l’on espérait de haut vol – de « gilets jaunologie » (j’emprunte le néologisme au sociologue Julien Darmon). Ce fut sur cet aspect plus compliqué. D’abord parce que le mouvement des gilets jaunes n’a fait que de relativement rares apparitions dans les discussions – il faut dire que Pascal Bruckner n’a pas facilité les choses en dédiant la première intervention à une vision fantasmée d’un pays dans lequel à ses yeux « règne l’anarchie ». Ensuite parce que les transitions n’ont guère été faciles à trouver entre des prises de parole de chercheurs dont l’un a été sollicité pour s’exprimer sur les difficultés de la recherche en France, l’autre sur la mobilisation des dernières semaines de la jeunesse algérienne, quant un troisième tentait d’alerter sur la situation de la psychiatrie dans le pays. Il est peu dire à ce titre que Guillaume Erner a du – et su – jongler avec habilité pour passer le témoin. Le sociologue Jean Viard a à raison, minuit pointant le bout de son nez, remis les constats que le mouvement des gilets jaunes permettent de porter sur notre société – décrite comme une « société du bonheur privé et du malheur public » – au cœur des débats en plaidant pour un grand pacte territorial.

Les limites de l'exercice  

Pour être franche : la principale limite de l’exercice – dont il faut dire l’intérêt et la difficulté, notamment du fait de son caractère inédit – n’a résidé ni dans le caractère décousu des échanges, ni dans leur longueur (plus de huit heures pour une conclusion à une heure très avancée). Mais dans le fait qu’il n’a jamais été défini – était-il d’ailleurs possible de le faire ? – s’il était attendu de la part des chercheurs la formulation de questions à Emmanuel Macron ou le partage de leur éclairage (sous forme de constats, de propositions, de remises en cause également) sur les sujets qu’ils abordaient. Le premier choix laissait libre cours au Président de la République pour exposer ses vérités. Le second aurait ouvert l’opportunité d’échanges plus vifs, plus forts, plus aboutis sur les questions majeures qui ont été soulevées. Rien ne le rendait toutefois réalisable, l’organisation contrainte par le temps ne laissant de fait pas de possibilité aux chercheurs de rebondir sur les réponses du Président, de les interroger, de les nuancer. Si Emmanuel Macron n’a par moment pas résisté à la fausse coquetterie (« pardon d’être un peu basique et insophistiqué sur le sujet »), l’exercice lui a offert de faire la preuve d’une habilité à échanger pendant plusieurs heures avec des lauréats du Prix Nobel, des professeurs au Collège de France et de grands universitaires. On peut toutefois regretter que le format n’ait permis de tirer que peu des fils que les prises de parole des chercheurs ont révélés. Et que, trop tournés vers un Président qui s’attachait à s’exprimer sur la quasi-totalité des sujets abordés, les échanges n’aient pas laissé de place aux discussions constructives entre les intellectuels eux-mêmes.

Quelques vrais moments forts

Une fois signalées ces limites, il faut aussi souligner que les débats ont offert quelques vrais moments forts. La philosophe Monique Canto-Sperber a dit avec puissance qu’il fallait que nous trouvions les moyens de revenir à un exercice de la liberté politique qui réponde au besoin d’expression et d’engagement des citoyens. Daniel Cohen a insisté sur le fait qu’on ne pouvait faire aujourd’hui l’économie d’une réflexion sur la taxation du patrimoine. Le sociologue Olivier Galland a, le premier, réellement lancé l’exercice de la proposition concrète faite au Président, suivi par l’historien Benjamin Stora qui a plaidé pour l’organisation rapide d’un forum méditerranéen. Les mots de la sociologue Irène Théry sur l’importance de défendre haut les valeurs communes qui transcendent nos différences ont résonné en beaucoup. La juriste Mireille Delmas-Marty a ouvert un large horizon de réflexions en présentant, autour des valeurs de fraternité, d’hospitalité, d’égale dignité et de la créativité, un « carré humaniste ». Et Philippe Aghion, économiste impliqué dans la campagne présidentielle d’Emmanuel Macron, a fait la preuve d’une franchise bienvenue en relevant que, depuis plusieurs mois, il n’observait pas la deuxième jambe (celle de la protection des plus faibles) du « en même temps » qu’il avait cru partie prenante du programme économique du candidat.

Concluons sur un étonnement. Une sorte d’inversion plutôt inattendue des rôles pendant ce débat. Sollicité à plusieurs reprises sur un renforcement des droits de succession, Emmanuel Macron a eu comme réponse : « vous avez théoriquement raison mais j’aurai pratiquement tort de vous suivre ». Comme si son poids politique ne pouvait plus être mis au service de cette transformation visant à mettre à mal les mécanismes de reproduction des inégalités économiques et sociales. Comme s’il faisait ici le choix de renoncer à son pouvoir – à la fois devoir et privilège tiré du suffrage universel – de transformation du monde. Pour Marx, c’était « les philosophes [qui n’avaient] fait qu’interpréter le monde de différentes manières, [alors que] ce qui importe c’est de le transformer ». Lors du grand débat, ce sont quelques philosophes qui ont rappelé le politique à l’action. 

 

À lire : Faire tomber les murs entre intellectuels et politiques, Agathe Cagé, éd. Fayard, 260 p., 19 €

Photo : Le grand débat des idées, le 18 mars 2019 © Michel Euler/Pool/AFP