« Sans partis politiques, la démocratie est rongée de l’intérieur »

« Sans partis politiques, la démocratie est rongée de l’intérieur »

Une majorité des français ne se sent proche d'aucun parti politique et les derniers scrutins internes des principaux partis dits « de gouvernement » peinent à rassembler leurs propres adhérents. Un rejet du modèle partisan et électoral préoccupant à quelques semaines des municipales.

Par Chloé Morin

C’est une information qui, au milieu d’une grève sans précédent contre la réforme des retraites, fut peu commentée : seuls 17 820 personnes, soit 4,2 % des adhérents revendiqués par LREM, ont participé au vote visant à valider la réforme des statuts du parti présidentiel. C’est moins que le nombre – un peu plus de 20 000 – de votants lors de la dernière consultation organisée, en janvier 2018 en amont du Congrès, par un Parti socialiste pourtant considéré comme exsangue et revendiquant alors quelques 100 000 adhérents. C’est beaucoup moins que les plus de 37 000 militants ayant désigné Olivier Faure Premier secrétaire, et sans comparaison possible avec les plus de 62 000 adhérents Les Républicains ayant participé à l’élection de Christian Jacob en octobre 2019 – même si dans les deux cas, la personnalisation du vote a sans doute contribué à donner davantage de lisibilité et donc d’attractivité à ces scrutins.

Reste que nous parlons des trois principaux partis dits « de gouvernement », et que ces faibles participations électorales en disent long sur leur vitalité démocratique. La République en Marche semble buter sur les mêmes difficultés que ses aînés : redonner une envie d’engagement à des citoyens désabusés, qui considèrent la décision publique comme confisquée par quelques-uns, et qui ne croient plus que le vote puisse changer leur vie.

De fait, la plupart des partis politiques des grandes démocraties européennes connaissent une désaffection similaire depuis quelques années. Certains, à l’image du Labour, ont cependant réussi à passer de moins de 200 000 adhérents en 2014, à près de 600 000 en 2017. Preuve que l’effondrement des structures partisanes n’est pas totalement inéluctable.

Cependant, quels qu’ils soient, la plupart des partis politiques ne représentent qu’une infime partie du corps électoral. Même si l’on observe le halo de « sympathisants », et non plus les seuls adhérents, le premier parti de France s’avère être celui du rejet des étiquettes partisanes – près de 28 % des Français ne se sentent proches d’aucun parti, selon un sondage Elabe réalisé en 2016 auprès de plus de 11 000 personnes. 

Il ne s’agit pas ici de déplorer, pour le principe, le sort funeste des partis. Mais de souligner à quel point la vie des partis politique est étroitement liée aux convulsions démocratiques que nous vivons aujourd’hui. On l’oublie souvent, mais le rôle d’un parti est avant tout de structurer le débat politique. De le « civiliser », en captant aspirations, colères, peurs, et espoirs, et en les transformant en débat rationnel, organisé, débouchant sur des compromis et des solutions collectives. Une démocratie sans partis forts capables de canaliser le débat est celle dont le mouvement des gilets jaunes nous a laissé entrevoir : une démocratie brouillonne et sans médiations, sans leaders, sans dénominateur commun. Une démocratie où le mythe du « peuple » uni cède rapidement la place, face au mur des réalités, à une multitude de revendications aussi désordonnées que contradictoires. Sans partis politiques forts, les vagues de colères comme celle qui traverse aujourd’hui le pays face à la réforme des retraites, ne trouvent ni débouché, ni apaisement. Puisque notre système démocratique ne sait leur apporter une solution, c’est contre ce système lui-même que ces frustrations et rancœurs se retournent. Sans partis politiques, la démocratie est donc rongée de l’intérieur.

Pour redonner du souffle à la décision politique en dehors des périodes électorales, de plus en plus de pays en viennent à insuffler des doses de « démocratie participative » à l’intérieur de leur système décisionnel. Mais c’est là un coup supplémentaire porté aux partis politiques, lorsque l’on donne davantage de pouvoir à quelques citoyens tirés au sort qu’à des organes politiques qui devraient pourtant, selon la logique démocratique, incarner l’alternative. 

Capter les aspirations individuelles pour les transformer en revendications et progrès collectifs ; féconder la réflexion politique et académique afin d’inventer de nouvelles solutions aux défis du moment ; mener la « bataille des idées », au nom de convictions définies, dans la société ; sortir le citoyen de l’atomisation et de l’isolement, pour lui redonner le sentiment d’avoir une place et du pouvoir dans la société dans laquelle il vit… Tels sont les défis auxquels les partis politiques sont confrontés. Nul, à ce jour, n’a trouvé comment les relever. Pourtant, il en va bien de l’avenir de nos démocraties. Certains pourront croire que l’avenir se trouve dans les « partis algorithmes », à l’image du Mouvement 5 étoiles qui, en Italie, capte à l’aide de techniques élaborées ce qui fait « le buzz » sur le net, et adapte les propositions du parti en conséquence – un parti réduit à une technique marketing très élaborée. Il est étonnant, mais heureux, que ce modèle n’ait pas été importé en France. Jusqu’à quand ?

 

Spécialiste de l’analyse d’opinion et sondages, Chloé Morin est experte associée à la Fondation Jean Jaurès et ex-conseillère Opinion du premier ministre de 2012 à 2016.

 

Photo : Second tour des élections présidentielles française dans le 20e arrondissement de Paris, le 7 mai 2017. © Denis Meyer/Hans Lucas/Via AFP

Nos livres

À lire :Divers, Pierre Guyotat, éd. Les Belles lettres, 496 p., 27 E.