Au-delà des faits : la démocratie

Au-delà des faits : la démocratie

Aucun discours politique ne restitue la totalité des faits. Selon le philosophe Michaël Fœssel, débattre des critères – légitimes ou illégitimes – par lesquels certains faits intègrent nos récits politiques est un enjeu majeur.

En 2016, un échange surprenant a lieu à Londres lors d’une réunion publique réunissant partisans et adversaires du Brexit. Alors qu’un économiste vient d’indiquer que la sortie de la Grande-Bretagne de l’Union européenne se traduirait automatiquement par une chute du PIB de l’ordre de 8 à 10 %, une voix féminine s’élève avec irritation de la salle : « De quel PIB parlez-vous ? Le vôtre ou le nôtre ? ».

Cette réplique provocatrice concentre toutes les ambiguïtés du rapport entre politique et vérité. Quoi de plus indiscutablement factuel que le PIB d’une nation ? On peut discuter une prévision sur l’évolution de la richesse industrielle d’un pays, pas le calcul de cette richesse dès lors qu’il est fondé sur des règles comptables scientifiquement établies. De ce point de vue, « Votre PIB ou le nôtre ? » sonne un peu comme la formule de Trotski « Leur morale et la nôtre » : une manière de relativiser ce qui n’a de sens qu’à être universel. La protestation venue de la salle dit pourtant quelque chose d’important sur le statut des faits dans l’espace public. Elle rappelle que, dans une démocratie, ce n’est pas seulement la signification des faits qui mérite d’être débattue, mais aussi leur établissement. La manière dont on calcule la richesse d’une nation est l’occasion d’un conflit dont aucun savoir démonstratif ne peut venir à bout. Dans des sociétés dominées par l’économie, les mesures mathématiques servent souvent d’arguments. Il apparaît donc souhaitable qu’elles fassent, elles aussi, l’objet d’un débat.

Une tendance au « faitalisme »

Par rapport à ce problème, la discussion autour de la post-vérité se résume trop souvent à un débat de nature métaphysique. D’un côté, on trouve les tenants d’une conception réaliste du vrai selon laquelle la vérité possède la même définition en politique que dans les sciences exactes. De l’autre, se rangent les partisans postmodernes d’un effacement des faits au profit de la multiplicité indéfinie des interprétations. Sur la base de cette alternative, certains voient dans les fake news de Trump une pratique héritée de la déconstruction derridienne. Là où la vérité n’est plus définie que comme un effet de langage, pourquoi s’embarrasser encore d’exactitude ?

Cette position n’a pas seulement le tort de prêter au président des États-Unis des lectures que, de toute évidence, il n’a pas eu… Elle avalise surtout le « faitalisme » (Nietzsche), c’est-à-dire la tendance à considérer que les faits sont des arguments suffisants pour justifier une politique. Même ceux qui parlent de « faits alternatifs » sont prisonniers de cette croyance puisqu’ils ressentent le besoin de justifier leur action par des réalités qui échappent au sens commun. Le théoricien du complot accumule frénétiquement les « preuves » qui renforcent son hypothèse de base. Bien sûr, cette hypothèse est la plupart du temps délirante alors que le journaliste sérieux pratiquant le fact checking récolte des données vérifiables par tous. Mais ici et là, on partage un même présupposé : alternatifs ou conformes à l’opinion majoritaire, les « faits » ont ceci de commun qu’ils ne se discutent pas.

L’interpellation intempestive de la citoyenne britannique sur le PIB rappelle que la politique commence lorsque les faits sont intégrés à un récit. Celui-ci engage la rhétorique comme capacité du langage à jouer avec le réel. C’est ce qui fera écrire à Hannah Arendt que « la négation délibérée de la réalité – la capacité de mentir – et la possibilité de modifier les faits – celle d’agir – sont intimement liées ; elles procèdent l’une et l’autre de la même source : l’imagination » [1]. Arendt ne réhabilite pas ici le mensonge, elle insiste simplement sur l’importance de l’imaginaire dans la présentation politique des faits. Le menteur tente de changer le monde par son discours, c’est par là qu’il entretient un rapport troublant avec l’homme politique. Ce dernier n’est pas pour autant condamné à la falsification du réel. En revanche, s’il veut convaincre qu’une autre société est possible ou, plus modestement, qu’une autre politique peut être menée, il doit se libérer de la tyrannie des faits établis.

Conflit des interprétations

Dans le domaine de la politique, l’alternative rigide entre le vrai et le faux est dépassée par le simple fait que les hommes parlent. La capacité d’initier un nouveau commencement dans le monde, de déjouer les déterminismes ou de proposer un imaginaire collectif inédit suppose de ne pas rester à un langage qui se contente d’exposer ce qui est le cas. Les vérités de fait, les seules auxquelles a affaire la politique, portent sur des réalités contingentes. Il est « vrai », par exemple, que la dette de la France s’élève à 2 255 milliards d’euros. Mais une fois que l’on a rappelé ce chiffre, on n’a encore rien dit des conséquences collectives de l’endettement public (faut-il économiser ou renoncer à rembourser ?), ni même de sa nature (de quoi la dette est-elle constituée ?, au bénéfice de qui a-t-elle été contractée ?). À chaque fois qu’elle a voulu se fonder sur des vérités absolues (monde des Idées, existence d’un Dieu, sens de l’histoire, certitude de la catastrophe), la politique a pris un tour antidémocratique prononcé. Ce n’est pas un hasard si Arendt, la théoricienne du totalitarisme, considère qu’« il y a une nature non politique et virtuellement antipolitique de la vérité » [2].

Certes, les faits sont têtus, et il n’est pas permis à un politicien de dénaturer le réel à sa guise. À ceux qui mettaient en cause le rôle de la France dans le déclenchement de la Première Guerre mondiale, Clémenceau répondait qu’il est établi que c’est l’Allemagne qui a violé les frontières de la Belgique en 1914. Mais le rappel de ce fait historique suffit-il à régler le problème des responsabilités ? En démocratie, un événement du passé se laisse difficilement séparer de l’interprétation que l’on en donne, donc du récit dans lequel il trouve sa place. Pour le meilleur, l’histoire nationale cesse d’y être une science démonstrative ou l’objet d’une foi militante. Elle devient l’enjeu d’un conflit des interprétations.

Ce qui vaut des événements du passé vaut a fortiori des faits qui caractérisent le présent. L’homme politique authentique n’est pas celui qui nie un fait largement documenté, mais celui qui le replace dans un contexte qui rappelle sa fragilité. Aucun discours politique ne peut, du reste, restituer la totalité des faits, il faut bien en choisir certains au détriment d’autres. Il existe donc des critères qui expliquent que l’on parle d’une chose plutôt que d’une autre (par exemple du taux de pauvreté plutôt que du taux de chômage). Or ces critères ne sont pas soumis à une logique de l’exactitude : ils relèvent de choix éthiques qui renvoient à des normes, et non à des faits.

La démocratie s’exerce au travers du débat sur les normes qui commandent de sélectionner tel ou tel fait à l’intérieur de tel ou tel récit. Ces normes ne sont ni vraies ni fausses, elles sont légitimes ou illégitimes. En ce sens, c’est moins de la post-vérité qu’il faut s’inquiéter politiquement que de la post-justice qui nous incite à n’envisager les principes qu’à l’aune de leur efficacité.

 

[1] Hannah Arendt, Du mensonge à la violence, trad. G. Durand, Paris, Pocket, 2002.

[2] Ibid.

 

Photo : © WILLIAM WEST/AFP