« Les fake news prolifèrent sur l'ignorance et la saturation de l’information »

« Les fake news prolifèrent sur l'ignorance et la saturation de l’information »

Depuis le début des manifestations des Gilets jaunes, rumeurs, fakes news et théories du complot s’échangent massivement et rapidement sur les réseaux sociaux. La marque d’une porosité du mouvement aux influences inquiétantes des professionnels de la désinformation selon Rudy Reichstadt, fondateur de l’Observatoire du conspirationnisme.

Immigration, constitution, illégitimité d’Emmanuel Macron, des fake news s’échangent sur les réseaux sociaux des Gilets jaunes. Ces thèses farfelues et dangereuses sont parfois relayées par des intellectuels ou des élus de la République. Le site Conspiracy Watch, créé en 2007, surveille et analyse ces phénomènes et mouvements conspirationnistes dont l’impact global est difficile à évaluer. « Nous luttons contre la désinformation, la radicalisation, le racisme et l’antisémitisme de manière apartisane et indépendante », précise le fondateur de l’Observatoire du conspirationnisme, Rudy Reichstadt. Décryptage. 

Comment expliquez-vous la rapidité de la diffusion des fake news et thèses complotistes sur les réseaux sociaux des Gilets jaunes ?

Rudy Reichstadt : Précisons qu’il s’agit presque toujours de reconfigurations, de réagencements de théories complotistes plus anciennes. Le complotisme préexistait à l’apparition des moyens modernes de communication mais aujourd’hui, avec une simple connexion internet, nous sommes tous, en puissance, des producteurs de contenus : pour le meilleur, nous pouvons témoigner de ce que nous voyons en direct sur les réseaux sociaux ; pour le pire, nous pouvons aussi lancer et surtout relayer une rumeur en quelques secondes. Les opérateurs de réseaux sociaux n’ont pas intérêt à promouvoir des théories du complot ou des fake news. Leur intérêt est que nous passions le plus de temps possible sur leurs plateformes. D’où la « prime » donnée parfois par leurs algorithmes aux contenus conspirationnistes qui jouent particulièrement sur l’effet de dévoilement et le sensationnalisme. Ce complotisme se nourrit évidemment de la défiance à l’égard des grandes paroles d’autorité – la Science, la Presse, le Pouvoir. Or, le mouvement des Gilets jaunes est précisément le produit d’une crise de confiance profonde envers les élites. Il n’y a donc rien d’étonnant à voir des thèses complotistes circuler sur les réseaux sociaux fréquentés par les Gilets jaunes.

La dernière thèse complotiste en circulation dans les groupes Facebook des Gilets jaunes concerne le pacte de Marrakech, une déclaration de bonnes intentions non contraignantes sur les migrations signée le 10 décembre par certains pays membres de l’ONU. Les droites dures et souverainistes européennes se mobilisent activement contre ce texte. Pouvez-vous nous expliquer comment il s’est transformé en fausse information ? 

R. R. : Le sujet infuse sur des sites d’extrême droite depuis plusieurs mois mais la rumeur a pris une nouvelle dimension dans la deuxième quinzaine de novembre. Le Rassemblement national de Marine Le Pen a commencé à parler de ce texte comme d’un pacte « diabolique » et un « acte de trahison » s’inscrivant dans le cadre d’un projet « mondialiste ». Présenté comme une sorte de complot immigrationniste, il serait rien moins qu’« une nouvelle étape dans la submersion organisée de notre pays ». Pour cette raison, ce pacte a suscité l’indignation de certains Gilets jaunes, notamment de l’une de leurs porte-paroles improvisés, Laetitia Dewalle. Ne confondons pas opinion et « fausse nouvelle », qui est fabriquée et diffusée dans le but de tromper : il n’y a rien d’illégitime à estimer que la France ne doit pas signer ce texte qui s’apparente surtout à un guide de bonnes pratiques en matière d’accueil des migrants. En revanche, prétendre qu’en le signant, elle perdrait sa souveraineté au profit de l’ONU ou se verrait contrainte d’accueillir un nombre minimal prédéfini d’étrangers sur son territoire, cela n’a plus aucun rapport avec la réalité des faits. Les articles de fact-checking consacrés au Pacte de Marrakech ces derniers jours ont probablement permis de freiner la propagation des arguments les plus apocalyptiques autour de cette question. Mais il faut bien voir que la rumeur prospère à la fois sur la peur d’un « Grand Remplacement » démographique, sur le sentiment de dépossession démocratique et sur la croyance que le pouvoir actuel trahit chaque jour les intérêts nationaux.

Cette idée que le chef de l’Etat se rendrait coupable de haute trahison a d’ailleurs été agitée il y a peu, à la faveur de la proposition formulée par le vice-chancelier allemand Olaf Scholz. Ce dernier a proposé le 28 novembre que la France transforme son siège au Conseil de sécurité de l’ONU en siège de l’Union européenne. Certains, au sein de la droite et de l’extrême droite souverainiste ont immédiatement suggéré une manipulation. François Asselineau, candidat à la présidentielle de 2017 et fondateur de l’UPR, a par exemple insinué que les propos du ministre allemand étaient une opération fomentée secrètement entre Paris et Berlin pour voir comment l’opinion allait réagir. Il en a profité pour appeler à la destitution du président de la République. En réalité, la position de la France est connue et n’a pas varié : il n’a jamais été question que nous cédions notre siège au Conseil de sécurité. Notre diplomatie milite au contraire pour l’élargissement du Conseil à d’autres membres.

Une autre fake news a circulé massivement : la France n’aurait « plus de Constitution »… Quelle en est l’origine ?

R. R. : Cette affirmation totalement fantaisiste émane de la complosphère d’extrême droite. Elle repose sur un raisonnement dénué de tout fondement juridique. En décembre 2016, un décret est signé par Manuel Valls, alors Premier ministre. Il institue une inspection générale de la justice fusionnant en une seule entité les compétences de trois inspections préexistantes. Le décret est critiqué publiquement par la Cour de cassation. Pour les complotistes, il abolit carrément la séparation des pouvoirs et frapperait par conséquent de caducité la Constitution de la Ve République. En d’autres termes, il aurait rendu nuls et non avenus les scrutins qui se sont tenus depuis lors et le pouvoir actuel n’aurait aucune légitimité. Le raisonnement est parfaitement inepte mais cela n’a pas empêché qu’il circule parmi de nombreux Gilets jaunes où le rejet de la personne d’Emmanuel Macron est profond.

Certains leaders du mouvement diffusent activement les théories complotistes, comme Maxime Nicolle, invité des plateaux télés. Surnommé « Fly Rider », il est à la tête d’un important groupe de militant, ses vidéos cartonnent sur Facebook. Il a organisé une conférence presse surréaliste avec le mystérieux « monsieur X » très attendu par une partie du mouvement. Qui est Philippe Argillier et que dit-il ?

R. R. : Il s’agit apparemment d’un homme d’affaires niçois qui prétend avoir dirigé plusieurs gouvernements dans les coulisses depuis de nombreuses années et avoir été étroitement associé à un « gouvernement parallèle » et « officieux ». Là aussi, l’homme ne représente que lui-même et il est effarant de voir plusieurs personnes accorder le moindre crédit à ce genre de délires. La conférence de presse que vous mentionnez est un moment pathétique qui fait penser à des scènes de dérives sectaires. Elle mêle mégalomanie, mythomanie, et crédulité.

Comment comprendre que des thèses aussi absurdes aient une telle diffusion ? 

R. R. : Parce qu’elles donnent du sens face à un monde extraordinairement complexe, que l’on ne comprend pas ou plus et dans lequel la saturation du marché de l’information et de la connaissance joue, en définitive, contre le niveau général d’information de la population. Nos sociétés sont de plus en plus sophistiquées. La plupart d’entre nous méconnaît des pans entiers de la manière dont elles fonctionnent concrètement. Nous n’en avons qu’une idée parfois lointaine. A cela, il faut ajouter la montée d’une sorte d’analphabétisme politique et démocratique qui alimente encore davantage le recours à des explications du monde simplistes, manichéennes et monocausales : c’est à cette demande sociale de sens que répond le complotisme. Il peut sembler paradoxal de se défier de toutes les sources d’information sérieuses et d’accueillir sans aucun esprit critique la moindre rumeur complotiste issue d’un média dit « alternatif » ou de la chaîne YouTube du premier « imbécile » venu – pour paraphraser Umberto Eco. Mais le paradoxe n’est qu’apparent car le complotisme n’est pas que le symptôme d’une crise de confiance – qui, logiquement, devrait toucher toutes les sources, de manière indifférenciée –, c’est aussi un phénomène de croyance. Sous couvert de ne pas s’en laisser conter, le complotiste adhère en fait à ce qui conforte sa vision du monde.

Cette crédulité peut-elle s’expliquer par le fait qu’une partie des Gilets jaunes semblent s’engager pour la première fois, et cela hors de toute structure syndicale ou partisane ?

R. R. : La très grande plasticité idéologique du mouvement ainsi que l’absence de tout cadre légal, de toute structure officielle, et donc de toute ligne partisane, jouent sans doute en faveur de la circulation de toutes ces idées de manière incontrôlée. Mais la crédulité traverse tous les camps politiques et, même, toute la société.

Vous dénoncez les responsabilités de certains intellectuels comme Emmanuel Todd, Michel Onfray ou Jean-Claude Michéa. Quels rôles jouent-ils dans la diffusion et la validation des thèses complotistes ?

R. R. : Tout passage à l’acte violent, qu’il soit criminel ou délictueux, se trouve facilité dès lors qu’il dispose d’un discours de justification idéologique. L’idée, par exemple, que le gouvernement essaierait de discréditer le mouvement des Gilets jaunes en ordonnant à des « agents provocateurs » de se livrer à des actes de déprédations sur les biens et les personnes n’est corroborée par aucun fait. Cela tient même largement de la fable. Mais c’est une fable qui permet d’exonérer le mouvement de toute responsabilité quant aux actes de vandalisme commis lors des manifestations de ces derniers jours et de faire passer tout acte de violence imputable au mouvement pour une simple réponse à une violence première, initiée par le gouvernement. On a vu, au cours des derniers jours, chacun des intellectuels que vous citez reprendre à leurs comptes ce genre de rumeurs. Il est pourtant de notoriété publique que certains policiers en civils se mêlent aux manifestants pour faire du renseignement et repérer les éléments les plus violents. Mais cela ne prouve en rien la participation de ces policiers à des actes de violence.

Certains députés de la majorité diffusent aussi parfois des fake news comme celles qui laissent entendre que le nom de domaine giletsjaunes.com avait été acheté par Steve Bannon en mai 2017, une semaine après l’élection d’Emmanuel Macron…

R. R. : Oui, et la presse – pourtant réputée « aux ordres du pouvoir » –, l’a bien souligné. Le complotisme a toujours été utilisé comme réflexe d’auto-défense et, à ce titre, il est trans-courants même si, il faut le préciser, avec des intensités différentes. Il ne signe pas seulement le désarroi de ceux qui sont à court d’arguments. Il est aussi la marque d’une paresse intellectuelle. Des députés de la majorité ont été tentés d’utiliser le thème du complot de l’étranger pour affaiblir les Gilets jaunes à peu de frais. Ils ont rapidement dû rétropédaler. Il n’y a aucune conspiration internationale à l’œuvre ici, simplement une colère populaire désordonnée. Que des acteurs étatiques tentent de jeter de l’huile sur le feu est tout à fait probable, il faudrait être naïf pour l’écarter a priori. Mais jusqu’à preuve du contraire, personne ne fût à la manœuvre, dans les coulisses, pour faire émerger ce mouvement.

 

Propos recueillis par Anne Laffeter