La crise brésilienne : une pathologie de la langue 

La crise brésilienne : une pathologie de la langue 

Maxime Rovere est professeur de philosophie à l’université catholique de Rio. Alors que le pays vient de placer le leader populiste d'extrême-droite Jair Bolsonaro à sa tête, il analyse une triple crise économique, sociale et politique. Crise générale qui « s’est annoncée et continue de se vivre aussi comme une pathologie de la parole ». 

Il y a à peine quelques années, le Brésil semblait le plus prometteur d’un groupe de pays émergeants (les BRICS) à l’avenir radieux : les universités y connaissaient une croissance fulgurante et recrutaient des professeurs du monde entier – parmi lesquels je me trouvais, appelé à Rio de Janeiro par la croissance du département de philosophie de l’université catholique (PUC). Moins de dix ans plus tard, nul ne songerait plus à rapprocher le pays de la Russie, de la Chine et de l’Afrique du Sud ; avec l’élection de Jair Bolsonaro, professeurs et étudiants de la PUC, naguère haut lieu de la résistance contre la dictature (1969-1984) savent qu’ils vont devoir accompagner la société brésilienne dans l’un des moments les plus sombres de son histoire. Au cœur d’une crise économique majeure (la dépendance à la Chine et aux cours des matières premières, le défaut d’investissement et de soutien au marché intérieur ont entraîné une récession drastique), doublée de plusieurs années d’une crise politique sans égale (empeachment contre la présidente Dilma Rousseef, preuves de corruption accablantes contre le président Temer, emprisonnement du candidat Lula, attentat contre le candidat Bolsonaro…) le suffrage universel vient d’élire un candidat d’extrême-droite. Je ne suis pas seul à penser que cette crise s’est annoncée et continue de se vivre aussi comme une pathologie de la parole. Car dans leurs manières de s’exprimer, de se représenter et de débattre, les Brésiliens sont depuis très longtemps « en crise ». Ce malaise dans la langue s’éclaire par une histoire spécifique, mais il devrait attirer l’attention du monde entier ; car au moment d’entrer dans un nouvel épisode autoritaire, le Brésil révèle sans doute le futur d’un monde globalisé.

Explorar

Il faut s’en souvenir : jusqu’au XIXe siècle, le Brésil a été principalement une colonie d’exploitation et non d’installation. Il s’agissait moins de refonder une société – comme en Amérique du Nord –, que de rapatrier vers la métropole les richesses d’un territoire extraordinaire : forêts immenses, métaux précieux, terres cultivables à l’infini. Le portugais du Brésil exprime cette particularité par un seul mot. « Explorar » signifie à la fois se livrer à l’exploration (géographique) et à l’exploitation des ressources. Cette homonymie monstrueuse correspond à des pratiques encore vives dans le Brésil d’aujourd’hui. Une partie des exploitants et des aventuriers, orpailleurs, agriculteurs et industriels continuent d’échapper au contrôle de l’Etat, contournant les normes et les lois, exploitant à qui mieux-mieux les forêts ou le trafic de drogues, tuant aussi bien les Indiens (plus de 100 morts par an) que les politiques (la députée Marielle Franco, ancienne élève de la PUC, assassinée à Rio en mars 2018), sans parler des guérillas entre gangs.

Si exagéré que cela paraisse, la notion même d’Etat au Brésil reste donc très fragile. Dans les villes ou dans les campagnes, à Rio comme dans le Nordeste, l’expérience d’un « espace public » est problématique : le mauvais état des équipements, le haut niveau d’insécurité et l’absence de planification des transports empêchent les populations de percevoir leur appartenance à un « corps social ». Pas facile d’enseigner les problèmes du « bien commun » à des jeunes pour lesquels celui-ci n’est l’objet de presque aucune expérience. Dans ce contexte, leurs préférences politiques s’expriment dans des vocabulaires préétablis, et les uns et les autres cherchent à imposer leur grille de lecture. Dans cette dictature de l’affect, tous déshumanisent leurs adversaires et les perçoivent en ennemis. Même les étudiants en philosophie vivent la politique à travers des slogans : não vai ter golpe (« Pas de coup d’état »), fora Temer (« Dehors Temer », ex-président du Brésil), Marielle vive (« Marielle survit » – sous-entendu en nous du nom de Marielle Franco), des formules souvent émouvantes, mais qui expriment une tragique impuissance.

Brancos e negros

Il faut convenir que la prise de parole peut difficilement se faire autrement que par pointes et saillies, quand la parole et les discours qui construisent l’identité nationale maintiennent vivaces des représentations clivantes. Comme Bolsonaro lui-même, une partie des Brésiliens se croient tout à fait « blancs », sans se rendre compte qu’ils ont hérité des cultures noires et indigènes un très grand nombre de comportements – depuis la survalorisation du postérieur féminin jusqu’aux croyances en les esprits des morts, en passant par la fameuse « cordialité » et le rapport décidément non-européen aux horaires. Le racisme n’en est pas moins inscrit profondément dans les structures sociales ; car au lieu de reconvertir leurs esclaves en employés lors de l’abolition en 1888, les exploitants ont préféré faire venir du Japon et d’Italie des mains d’œuvre qualifiées et bon marché, inventant en quelque sorte la notion de déchet social. Depuis, malgré la bolsa familia, aucune politique d’éducation digne de ce nom n’a mis en place un ascenseur social, si bien que les bourses d’enseignement supérieur bénéficient principalement… aux jeunes de bonnes familles. Comment s’étonner du succès que rencontrent les fondamentalistes chrétiens – évangélistes et autres – et les extrémistes politiques auprès des laissés-pour-compte ? Et comment les étudiants des classes moyennes et supérieures ne seraient-ils pas à leur tour terrorisés, quand le pays se classe parmi les dix plus violents du monde ? Victime d’une attaque à main armée, l’un de mes étudiants les plus modestes s’est fait voler son sac, qui contenait son précieux volume de la Somme théologique de Thomas d’Aquin. Telle est cette « démocratie sans peuple », dont l’élitisme structurel condamne les pauvres à l’ignorance, et transforme les riches en monstres.

Familia

L’humanisme peine à trouver sa place dans un pays aussi inégalitaire, où les six hommes les plus riches gagnent autant que la moitié de la population (209 millions d’habitants). La faute au libéralisme ? Voire. Comme dans beaucoup de pays d’Amérique latine, le capitalisme tel qu’il s’est développé au Brésil n’est pas un système fondé sur la libre entreprise, mais une conjonction de monopoles où, selon Oxfam, les 5 % les plus favorisés (ceux que l’on appelle « les cent familles ») captent 95 % de la richesse nationale [1]. Or, dès lors que les mêmes réseaux d’influence se trouvent à tous les postes, le conflit d’intérêts est intégré au cœur des administrations, et un cercle vicieux se met en place où les rapports affectifs – car les amis, c’est la famille ! – et les chantages au « coup de pouce » (« jeitinho ») se substituent aux principes de gestion les plus élémentaires. Les fameuses affaires de corruption, comme le scandale Petrobrás, ne sont donc pas des anomalies dans l’organisation du Brésil ; elles forment son ADN économico-politique. Bolsonaro et ses alliés le laissent clairement percevoir, ils n’estiment pas problématique d’être à la fois juge et partie.

Jusqu’où ce pouvoir est-il prêt à aller ? Cela dépendra des alliances qu’il saura passer. Mais surtout, la crise brésilienne, vécue de l’intérieur, me semble valoir comme un avertissement pour tous. Car dans une mondialisation inapte à corriger ses dérives inégalitaires, à faire dialoguer ses communautés et à gérer ses ressources, les éléments les plus profonds de la crise sont déjà réunis. Et si le Brésil a beaucoup à faire pour sortir de l’ornière, l’évolution planétaire pourrait en faire tomber beaucoup d’autres dedans.

 

Photo : Jair Boslonaro © RICARDO MORAES/POOL/AFP

[1] « Seis brasileiros concentram a mesma riqueza que a metade da população mais pobre », El Pais, Marina Rossi, 25 septembre 2017

Grand entretien

Sarah Schulman

Sarah Schulman
Écrivaine, militante LGBT et activiste de longue date à Act Up New York