Commémoration du « vainqueur de Verdun » : l'épisode peu connu de 1978

Commémoration du « vainqueur de Verdun » : l'épisode peu connu de 1978

L'évocation de Philippe Pétain a toujours été un exercice plus que délicat pour les présidents de la Cinquième République. L'historien Laurent Joly, auteur de L'Etat contre les juifs (Grasset, 2018), revient sur les différentes pratiques présidentielles – indissociables de leurs contextes – et sur un épisode peu connu de 1978. 

La polémique née des paroles du président Macron, le 7 novembre 2018, suffit à le rappeler : dissocier le Pétain « vainqueur de Verdun » du Pétain condamné pour « trahison » en 1945 est un exercice délicat. Il l’a toujours été pour les présidents de la Cinquième République. 

D’une part, évidemment, parce que c’est précisément au nom de sa gloire passée que le maréchal Pétain a été porté au pouvoir en 1940. Le « vainqueur de Verdun » a mis son prestige, son exceptionnelle popularité, au service de la politique de collaboration et des crimes qu’elle a entraînés (la livraison des juifs apatrides à l’été 1942, que Pétain qualifia de « juste », les crimes de la Milice, à laquelle il a apporté son soutien public jusqu’à l’été 1944, etc.). En août 1945, la justice de l’épuration l’a condamné à mort – une peine commuée en détention à vie – et à la dégradation nationale.

Mais, aussi, surtout, parce que nos représentations sur Vichy ont été bouleversées depuis quarante ans, au prisme d’une focalisation progressive sur la politique antisémite et du triomphe de l’idéologie des droits de l’homme.

Revenons en arrière. 

En 1966 et 1968, De Gaulle, parce qu’il est De Gaulle dans la France des années 60, peut rendre hommage au « vainqueur de Verdun » sans susciter de grave polémique. 

Dix ans plus tard, lorsque se pose à nouveau la question de fleurir la tombe de Philippe Pétain, le contexte a totalement changé. L’après-Mai 68, la sortie du Chagrin et la Pitié, la publication du livre de Robert Paxton La France de Vichy, le « réveil de la mémoire juive » (Henry Rousso), et le déclin entamé du parti communiste, ont fait évoluer les perceptions sur l’Occupation, jusqu’alors dominées par le récit de la Résistance. Éclate alors, à la fin d’octobre 1978, l’affaire Darquier de Pellepoix. La parution, dans L’Express, d’un entretien avec l’ancien commissaire général aux Questions juives de Vichy exilé en Espagne (« À Auschwitz, on a gazé que les poux ») suscite émoi et scandale. Le jeune militant de la mémoire Serge Klarsfeld, qui vient de publier Le Mémorial de la déportation des Juifs de France, son œuvre fondatrice, déclare à la presse : « Nous demandons le strict minimum, que l’on juge la politique antijuive de Vichy » (Le Monde, 12-13 novembre 1978).

Comment, dans ces conditions, commémorer le « vainqueur de Verdun » qui, devenu chef de l’État en 1940, contribua à la politique de déportation des juifs glorifiée quelques jours plus tôt par Darquier dans les pages de L’Express (« Il fallait à tout prix se débarrasser de ces étrangers, de ces métèques, de ces milliers d’apatrides qui étaient à l’origine de tous nos maux ») ?

Le 11 novembre 1978, à Rethondes, le président Giscard d’Estaing consacre une partie de son discours à dénoncer « cette perversion de l’esprit que constituent toutes les formes du racisme ». Quant à fleurir la tombe du maréchal, ce qui n’a plus été fait depuis 1973, le malaise au sommet de l’État est palpable. Le président décide finalement que les tombes des huit maréchaux de la Grande Guerre seront fleuries. Mais, pour Pétain, le secret le plus absolu entoure la visite du préfet de Vendée, qui se rend en catimini sur l’île d’Yeu. En quelques minutes, la cérémonie est pliée. Dépôt de la gerbe, minute de silence, sonnerie aux morts, et le préfet de remonter illico dans son hélicoptère, tandis que le petit groupe d’admirateurs du maréchal Pétain s’insurge contre ce manque de respect. 

Pour Me Jacques Isorni, il n’y a pas de doute, en ce soixantième anniversaire du 11 novembre 1918, on veut, à travers Darquier de Pellepoix, salir la mémoire du « vainqueur de Verdun », injustement condamné en 1945, et empêcher sa réhabilitation ! L’entretien publié dans L’Express est un « complot nauséeux », fantasme l’avocat du maréchal Pétain : « Ce qui me prouve bien que c’est un complot, c’est que cette interview a été enregistrée au mois d’août et qu’on la publie la veille du 11 novembre » (Le Monde, 14 novembre 1978)…

De fait, les partisans de la réhabilitation de Pétain, réunis à l’époque dans l’Association nationale Pétain-Verdun et l’Association pour la défense de la mémoire du maréchal Pétain, ont toujours cherché à exploiter le 11 novembre, et la gloire du chef militaire, dans leur campagne de réhabilitation du dégradé national de 1945. On comprend mieux pourquoi louer le « vainqueur de Verdun » est politiquement sensible…

Mais revenons à la chronologie. Six ans passent. En 1984 puis en 1986 (le 70ème anniversaire de la bataille de Verdun), le président Mitterrand fait fleurir la tombe du maréchal. Puis, le 11 novembre 1987, institue un rituel : chaque année, une gerbe est déposée sur l’île d’Yeu. Des voix critiques se font entendre. En 1992, l’affaire tourne à la bataille mémorielle. Serge Klarsfeld se poste devant le cimetière de Port-Joinville avec ses militants et des Étudiants juifs de France. Que Mitterrand, qui refuse de reconnaître la responsabilité de l’État français dans la rafle du Vel d’Hiv, honore ainsi le maréchal Pétain est jugé comme insupportable. 

C’est un véritable tournant. En 1993, Mitterrand doit renoncer à sa gerbe. Deux ans plus tard, Jacques Chirac annonce que la tombe de Pétain ne sera plus fleurie. En 2006, à Douaumont, comme le général de Gaulle quarante ans plus tôt, il rend hommage au « vainqueur de Verdun » tout en flétrissant, dans un savant équilibre, l’homme de 40 et de la collaboration. Ses successeurs, Nicolas Sarkozy et François Hollande, contournent habilement la difficulté – en 2016, ce dernier réussit l’exploit d’évoquer le centième anniversaire de la bataille de Verdun sans dire un mot du général Pétain ! En novembre 2018, les paroles d’Emmanuel Macron, probablement improvisées (d’où ces considérations prudhommesques assez inappropriées : « Il a été un grand soldat, c’est une réalité. La vie politique comme l’humaine nature sont parfois plus complexes que ce qu’on voudrait croire »…), ont suffi à mettre le feu aux poudres. Confirmant combien, pour un président de la République, chaque mot qu’il prononce sur Pétain se doit d’être soigneusement pesé.

 

Directeur de recherche au CNRS (CRH-EHESS), Laurent Joly est l’auteur de plusieurs livres sur l’antisémitisme et la Shoah en France, dont Vichy dans " la solution finale"  (Grasset, 2006), L’antisémitisme de bureau (Grasset, 2011), d'une biographie de Xavier Vallat (Grasset 2001) et de Dénoncer les juifs sous l’Occupation (CNRS Éditions, 2017). Il vient de publier L'Etat contre les juifs (Grasset 2018).  

 

Photo : © JEAN-SEBASTIEN EVRARD/AFP